Le dépassement de soi

La spiritualité est discrètement à la mode. L’attirance plus ou moins avouée pour les mouvements philosophiques comme la franc-maçonnerie et le bouddhisme ou pour le militantisme religieux beaucoup plus fédérateur que le militantisme politique, montre une recherche diffuse des voies qui mèneraient à la sagesse dans un monde où la famille déliquescente l’enseigne de moins en moins. Même la « spiritualité laïque » chère à André Comte-Sponville cherche à combler un vide.

Mais la spiritualité est un oxymore comme « l’obscure clarté qui tombe des étoiles » dont Corneille faisait éclairer les Espagnols dans le Cid. Elle est la superposition délicate de la double recherche d’un dépassement de soi et d’une cohérence. le dépassement de soi étant du domaine du mouvement et la cohérence, de celui de l’harmonie. Or le mouvement et l’harmonie se marient aussi difficilement que l’eau et le feu, chacun étant pourtant totalement essentiel.

Dans toutes les civilisations le dépassement de soi était du domaine de la religion alors que la cohérence était dans le champ politique, les deux vivant toujours une cohabitation difficile, ambiguë ou hypocrite, allant de la laïcité ne croyant en rien, à la religion d’état faisant semblant en tout. Le dernier avatar de cette religion d’état s’est exprimé à l’ambassade de France à Bucarest lorsque Emmanuel Macron a dit le 24 août dernier : « La France n’est elle-même que quand elle mène des combats qui sont plus grands qu’elle ». On retrouve la fille aînée de l’Eglise avec celui qui s’en auto-proclame le nouveau grand-prêtre.

Le domaine politique, celui de l’État, a été fort bien décrit par Frédéric Bastiat dans sa profession de foi électorale de 1846 :

« Pour moi, je pense que lorsque le pouvoir a garanti à chacun le libre exercice et le produit de ses facultés, réprimé l’abus qu’on en peut faire, maintenu l’ordre, assuré l’indépendance nationale et exécuté certains travaux d’utilité publique au-dessus des forces individuelles, il a rempli à peu près toute sa tâche.

En dehors ce cercle, religion, éducation, association, travail, échanges, tout appartient au domaine de l’activité privée, sous l’œil de l’autorité publique, qui ne doit avoir qu’une mission de surveillance et de répression. » 

Cette approche libérale de l’État est très intelligente si le dépassement de soi et la morale sont stimulées par une autre autorité qui est habituellement la religion. La religion est en effet fondé sur le dépassement de soi, sur l’exemplarité historique et sur une communauté qui rend la croyance presque objective par la quasi unanimité de ceux qui y adhèrent. Mais croire que la « main invisible » d’Adam Smith qui ferait naturellement converger les intérêts personnels vers l’intérêt commun existerait sans la structure religieuse, est parfaitement utopique. Sans dépassement de soi c’est très vite la loi du plus fort. Dans toutes les civilisations, y compris la nôtre jusqu’au XXsiècle, l’Église et l’État ont toujours vécu, avec remous mais la main dans la main, leur mariage sulfureux mais fondamental. Depuis la loi de 1905 séparant en France l’Église et l’État, c’est en fait l’État qui tente de cumuler la cohérence et le dépassement de soi. Il n’y arrive évidemment pas car pousser quelqu’un à se dépasser lui-même n’est pas un travail de fonctionnaire quel que soit l’argent dépensé pour ce faire. L’immense ratage de l’éducation nationale qui n’a pas su rester l’instruction publique en est une preuve flagrante, concrète et quotidienne.

Il n’est pas aisé et pas aussi naturel que cela de se dépasser soi-même et de faire sur soi des efforts que l’on n’aime pas trop tout en les sachant pourtant importants. La spiritualité alimente ces efforts et l’assemblée de tous ceux qui partagent le même désir d’efforts sur soi s’appellent église à partir d’un mot grec dans le christianisme ou oumma, sa traduction exacte en arabe dans l’islam.

La question se pose alors de savoir si l’église qui rassemble une culture pour la faire progresser, doit tendre dans un lieu donné vers l’unité. Faut-il aller vers un camaïeu de cultures comme semble l’avoir réussi l’Indonésie et comme les pays anglo-saxons le ratent actuellement ou comme un creuset de cultures comme l’affirme tout pays ayant une religion d’état ?

La France, terre d’invasions venant du nord, de l’est et du sud, s’est toujours enrichie en assimilant ses envahisseurs quand ils ne repartaient pas. C’est une originalité quasiment unique au monde et la question se pose aujourd’hui avec l’islam de savoir si nous devons garder notre originalité ou tenter de réussi un camaïeu de cultures ce qui n’est pas notre tradition. La France a déjà assimilé au temps des Barbaresques et des Maures, des Arabes islamiques qui lui ont apporté de nouveaux mots tels que divan, safran, sirop, magasin, fardeau, alcool ou amiral. Plus récemment le marathonien Ali Mimoun est devenu Alain Mimoun.

La France doit-elle abandonner sa tradition et tenter l’expérience du camaïeu de cultures ? Doit-elle tenter de réussir ce que tous les occidentaux ont raté ? Est-elle suffisamment forte pour se lancer dans cette aventure ?

Les libéraux et les socialistes ne s’affrontent que sur l’acteur qui doit régler ce problème, le privé pour les libéraux ou le public pour les socialistes. Ni les uns ni les autres n’affrontent la difficulté.

Dans ce XXIe siècle où l’on croit pouvoir affadir les groupes au profit des individus, c’est probablement pourtant par l’assemblée des croyants que viendra l’harmonie entre l’individu et le groupe. Assemblée au singulier ou assemblées au pluriel ?

Au lieu de travailler cette très difficile question, Socialistes et Libéraux ont mis la difficulté sous le tapis et se sont engouffrés dans l’impasse de la création de richesses, ce mythe du siècle des Lumières totalement ancré dans les esprits occidentaux et qui doit nous apporter de quoi rembourser les dettes et nous permettre de vivre dans un  pays de cocagne promis par nos politiques, pays dans lequel le dépassement de soi serait devenu ringard.

Les politiques appellent cette fausse création de richesses le PIB, les économistes l’appellent la valeur ajoutée et ils la calculent en additionnant toutes nos dépenses sans jamais se demander d’où venait l’argent. Tous veulent que nous accroissions nos dépenses pour faire de la croissance et ne rien avoir à affronter. Même les religieux chrétiens ne prônent quasiment plus le dépassement de soi que pour une juste répartition entre la « famille humaine » des richesses créées. Ils sont de moins en moins diserts sur le dépassement de soi dans la spiritualité.

Tant que nous ne nous serons pas extirpés des phrases toutes faites anesthésiantes comme « La France n’a jamais été aussi riche », « Il ne manque que les moyens », « De l’argent il y en a », « La croissance revient », nous ne pourrons aborder le problème de fond du dépassement de soi qui donne un sens à la vie et que le christianisme devrait sans doute réinvestir plus vigoureusement s’il ne veut pas laisser la place. S’il réagissait vraiment nous aurions sans doute moins besoin des trois onguents dont nous nous enduisons pour ne pas nous remettre en question, la mondialisation, la dette et l’immigration. Ces trois servitudes dissimulent en fait un seul problème, notre difficulté à nous mettre au travail pour produire l’essentiel de ce qu’il nous faut. Nous préférons dire aux autres ce qu’il faut faire.

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Les pieds d’argile du colosse

Il pourrait être désespérant de constater dans toutes les campagnes électorales combien le seul sujet est de prendre le pouvoir, de vanter les réformes qui changeront tout et qui ne changent rien, de combattre les dérives qui réapparaissent à chaque nouvelle livraison de personnel politique. D’où nous vient donc cette ridiculisation de la politique qui n’est plus qu’un jeu dont il est écrit d’avance que le peuple est perdant et l’oligarchie gagnante ?

Certes le principe imbécile d’ « un homme, une voix » sans aucune vérification de la liberté du votant, ni de sa compréhension de la question posée, ni de l’intérêt qu’il y porte, donne le pouvoir aux médias et aux fabricants d’argent qui se font eux, de ce pouvoir, une vie facile et déconnectée de la vie réelle du peuple.

Certes l’autre principe imbécile de prendre la partie pour le tout et l’instruction pour  l’éducation, donne des générations de têtes apparemment bien pleines mais tellement mal faites qu’elles savent seulement se coucher, se révolter ou fuir, en tous cas se réfugier dans la négation du groupe dont elles ont pourtant un besoin vital.

Mais la base de notre désastre intellectuel, et la source qui rend malheureusement actifs ces deux principes destructeurs, est cette nouvelle religion totalement majoritaire qui croit que la richesse est quantifiable et que l’on peut s’enrichir sans appauvrir quelqu’un d’autre. Cela donne un clivage agressif très surprenant entre deux erreurs qui s’accusent mutuellement, l’erreur de trouver normal de s’enrichir et l’erreur de trouver anormal de ne pas en profiter soi-même.

Elle est très commode cette religion. Elle permet de faire croire qu’il est normal en travaillant normalement, en jouissant tout aussi normalement des plaisirs de la vie, de laisser à ses enfants plus que ce que l’on a reçu de ses parents, en étant tous libres, égaux et fraternels. C’est ce qu’on nommera plus tard l’Attaligate dont le chemin est balisé, nous serine ce monsieur avec talent, par la démocratie, les marchés et l’initiative personnelle. Mais comme pour les marchés, l’homme n’est rien alors que pour la démocratie, il est tout, le conseil pontifiant d’Attali se résume en « Débrouille-toi entre moins l’infini et plus l’infini ».

Cette religion remplace progressivement dans tout l’Occident le christianisme qui  se réduit dramatiquement lui-même à une volonté de partage équitable des richesses produites et qui se meurt de son abandon de la gestion de la difficulté humaine primordiale : donner un sens à une vie où normalement l’on travaille et où l’on ne s’enrichit pas.

Nous en arrivons à choisir comme président un homme qui s’est enrichi à millions dans une banque internationale sans même nous demander qui a été appauvri d’autant et où se situe l’honnêteté de l’échange. Le mythe de la création de richesse est tellement inséré dans nos esprits que nous sommes convaincus qu’il a simplement pris une grosse part de la richesse créée. Il serait même dans nos têtes tellement dans le vrai, le bien et le beau, que nous allons lui donner une majorité à l’Assemblée Nationale pour qu’il puisse nous montrer comment faire avant que nous lui montrions nous-mêmes que la roche tarpéienne est proche du Capitole.

Comme toutes les religions, elle a son clergé qui se donne l’impression d’exister en inventant depuis deux siècles tout un salmigondis autour de la monnaie. Ce clergé méprise l’évidence que la monnaie n’est qu’un véhicule pratique de l’énergie humaine pour en faire un générateur divin de richesses avec des formules pseudo mathématiques d’idées qui s’additionneraient à d’autres pour en égaler encore d’autres que personne ne comprend sans oser le dire. Ce clergé de plus en plus nombreux, aussi inutile que coûteux, nous refait le coup du conte d’Andersen  Les habits neufs de l’empereur où il a fallu qu’un enfant dise que le roi était nu puisque tout le monde faisait semblant d’admirer son costume que parait-il seuls les imbéciles ne pouvaient pas voir. Je suis l’imbécile qui ne voit pas la création de richesse.

Tant que les intellectuels d’Occident continueront à croire que l’on peut créer de la richesse, ils continueront à chercher des solutions miracles dans la manipulation des monnaies avec des techniques dignes des médecins de Molière, dans la manipulation du peuple en le laissant croire à l’eldorado et en l’endormant par médias interposés et dans la manipulation de la jeunesse qui cherche désespérément son avenir avec une énergie qu’elle dépense à attendre. Le mondialisme, la dette et l’immigration continueront à nous dissimuler notre triste réalité et la violence continuera à monter aussi régulièrement que le nombre de commentateurs qui n’auront toujours pas grand chose à dire mais qui pourront disserter sur l’effondrement du colosse.

 

La lumière du premier jour

Dans la Bible, au début de la Genèse, aussitôt après le positionnement de la Verticale appelée le ciel et la terre : Dieu dit « Que la Lumière soit » et la Lumière fut. Dieu vit que la Lumière était bonne. Dieu sépara la lumière de la ténèbre. Dieu appela la lumière « jour » et la ténèbre il l’appela « nuit ». Il y eut un soir, il y eut un matin. Premier jour (traduction œcuménique de la Bible).

Les livres sacrés (Védas, Bible, Coran) parlent tous par interdits, par entredits. Comme dans les mythes, dans les contes, dans les légendes, dans les songes ou dans les paraboles, on y raconte des histoires dont la lecture au premier degré est sans intérêt puisque ce qui est raconté n’est que l’enveloppe de l’essentiel. Ce qui est dit, est dit entre les mots. Rien n’est asséné. Tout est à découvrir par le travail. C’est notre liberté de ne pas comprendre et de passer notre chemin. C’est aussi notre liberté d’entendre ce qui est dit entre les mots, en entredits, en interdits.

Cette lumière du 1er jour est intéressante car le soleil et la lune, le grand et le petit luminaire, ne sont créés que le 4ème jour. Quelle est donc cette lumière du 1er jour qui n’est pas celle du soleil ni celle de la lune, cette lumière qui est à la fois bonne et séparée de la ténèbre mais qui peut disparaitre le soir pour réapparaitre au matin ? Quelle est cette énergie qui est bonne mais peut devenir mauvaise ? Quelle est cette énergie qui s’assombrit mais s’éclaire toujours à nouveau ?

Chacun donnera s’il le souhaite sa réponse. Pour moi il s’agit du monde de l’émotion, cette énergie présentée comme préexistante à tout, symbolisée indistinctement par les anges et les démons, cette énergie qui nous transporte et dont nous connaissons la force, le bon et le mauvais côté.

Nous maîtrisons de mieux en mieux la lumière du 4ème jour, celle du soleil qui sépare aussi la lumière de la ténèbre mais force est de constater que la gestion de nos émotions, la gestion de la lumière du 1er jour n’est pas au même niveau de maîtrise. L’amour, la haine, la peur, l’envie, la vanité et toutes ces émotions qui sont une énergie déterminante et souvent maîtresse de nos vies, nous mènent souvent par le bout du nez Elles sont symbolisées par le cœur, comme les besoins sont symbolisés par le ventre et comme la raison est symbolisée par la tête.

Dominer ses émotions, les maîtriser pour laisser la raison gouverner, étaient dans toutes les civilisations confiées aux religions qui faisaient réfléchir sans le dire sur notre rapport à la lumière du 1er jour en s’en servant et en s’en méfiant. Elles stimulaient l’humilité, le courage et le discernement. En Occident le matérialisme des trois idéologies du 20ème siècle s’est malheureusement associé à l’affadissement des clergés qui ont négligé la verticale de notre rapport à la lumière du 1er jour pour se contenter de l’horizontale en se dispersant au pays des bisounours. Devant l’affaiblissement du christianisme, et en attente d’une résurgence ou de l’entrée d’autres religions, ce sont les psys, quelle que soit leur désinence, qui ont pris en charge la gestion de nos émotions. Mais la diminution du champ observé et la vénalité de leur ministère, réduisent terriblement l’efficacité à long terme de leur action.

L’émotion est si complexe et si forte qu’il faut bien plus qu’une technique pour la dompter, la maitriser et s’en servir.

Ce n’est qu’une harmonie entre le collectif, l’individuel et le sacré qui peut nous aider à avancer vers la maitrise de nos émotions; tout ce que le XXème siècle nous a fait provisoirement oublier. A nous de la redécouvrir.

Sur quel bateau sommes-nous ?

Nous ne savons plus trop à quel saint nous vouer en sentant, anesthésiés, que notre bateau est en train de sombrer.

La définition du bateau et surtout son contour posent déjà problème. C’est un espace de solidarité, cohérent et sacré, que l’on nommait Patrie, la terre des pères, chez les partisans du droit du sang et Nation, la terre où l’on est né, chez les adeptes du droit du sol avant de tout mélanger.

Quel est aujourd’hui cet espace : la Terre, l’Europe, la France, la province, la région, la ville, le village, la famille ? Nous ne savons plus car la solidarité, la cohérence et le sacré se sont disloqués et leur rassemblement qu’est la fraternité a disparu pour des recherches disparates, ici de la solidarité, là de la cohérence, ailleurs encore du sacré. Comme si l’on pouvait les dissocier ! Seuls semblent l’avoir compris le judaïsme en Israël et l’islam partout où il est vivant. En Asie le bouddhisme, le confucianisme et le taoïsme, tous trois nés au 6ème siècle avant JC et admirablement complémentaires, ont pourtant du mal à s’enrichir mutuellement et seul le bouddhisme a percé en occident car il est équilibrage personnel de notre individualisme triomphant. Quant au christianisme, habillage européen de la sagesse universelle, il décline inexorablement comme les corps qu’il habille en ne défendant plus qu’une solidarité assez hypocrite. Le christianisme recule en ne comprenant pas que, si l’on peut être solidaire d’un bloc de béton, on ne peut lui être fraternel car il manque les deux liens de la cohérence et du sacré.

La solidarité tellement à la mode aujourd’hui et l’éternelle repentance sont les mortifications que nous nous imposons pour nous cacher ou pour oublier notre incapacité à nous réveiller et notre plaisir à rêver. Nous nous rejouons la scène 2 de l’acte II de Tartuffe en disant à qui veut l’entendre avec des mots plus modernes « serrez ma haire avec ma discipline ». La mortification est souvent le rempart sécurisant contre la honte de vivre l’inverse de ce que nous prônons. L’humanitaire libéral mondialiste ne va retrouver le concret que dans la limite de sa famille survalorisée et le théoricien des erreurs du système ne va survivre qu’en utilisant le système qu’il exècre.

 Commençons, avant d’aborder nos contradictions, à nous demander avec qui le faire. Sur quel espace voulons-nous construire ? Savoir que c’est l’espace sur lequel nous serons capables de combiner la cohérence, la solidarité et le sacré pourrait nous être utile.

Pourquoi ne pas reprendre la religion civile de Rousseau ?

Si nous voulons éviter la guerre civile par l’affrontement de communautés toutes perdues, une solution pourrait être une religion civile dans laquelle se retrouveraient toutes les religions et qui ne serait que l’ossature commune de ce qu’elles sont toutes. Chacune appliquerait concrètement à sa manière ce qu’elle reconnaitrait être en effet son ossature en ajoutant bien sûr sa carnation personnelle indispensable au concret.

La France par sa devise « Liberté Egalité Fraternité » pourrait être à nouveau un lieu de lumière. Aucune religion ne repousse ces trois mots qu’elles n’arrêtent pas au contraire d’expliquer.

Devise merveilleuse d’abord parce que, à l’instar de tout ce qui est puissant et profond, elle peut être lue par inadvertance dans une extrême fadeur. On peut entendre la liberté comme faire ce que l’on veut, où l’on veut et quand on veut. On peut entendre l’égalité comme l’identité de tous et la fraternité comme un Bisounours général auquel personne ne croit mais où tout le monde fait semblant. Avec ces définitions, la devise est évidemment aussi plate qu’inintéressante.

Mais on peut aussi heureusement l’entendre dans ses sens plus profonds.

La liberté est l’harmonie de l’individu, celle qu’il peut discerner à partir de son énergie qui est son travail, et de ses limites qui sont ses choix. C’est à partir de cette énergie et de ces limites que l’individu, par l’un quelconque des multiples chemins initiatiques religieux ou philosophiques, découvre et construit sa liberté. Dans la Bible c’est Dieu qui initie Abram en lui disant « Va vers toi-même ». Il en deviendra Abraham, le « père des peuples », un homme libre. La fausse démocratie actuelle a tué la liberté par la ploutocratie finement introduite par « un homme, une voix ». L’argent permet de manipuler le peuple en l’enfermant dans son affect et en lui faisant faire au jour J des choix sentimentaux sur des sujets qu’il ne maîtrise pas. S’il les maîtrise comme la peine de mort ou le mariage homosexuel, on ne l’interrogera pas.

L’égalité est l’harmonie du groupe, celle qui est fondée sur l’énergie du groupe, sa monnaie quand elle n’est pas fausse comme actuellement et sur ses limites qui sont ses lois quand elles ne sont pas émotionnelles comme actuellement. L’égalité est très malade chez nous car nous avons désappris que toute vie en groupe est fondée sur le don de soi et l’accueil de l’autre. Ayant oublié que se donner et recevoir l’autre sont les deux bases de l’égalité, nous nous réfugions dans l’identité qui en est le triste ersatz heureusement irréalisable.

La fraternité est l’harmonie du sacré, celle qui est fondée sur l’énergie du sacré, l’égrégore, ce mot disparu des dictionnaires au début du XXème siècle et qui était au XIIème siècle la multitude des anges tant de lumière que déchus. Cette harmonie est aussi fondée sur les limites du sacré qui sont les interdits, les entredits comme l’on disait au XIIème siècle. Ses limites sont dites entre les mots pour ne pas tomber dans le choix ou dans la loi. Les interdits disent évidemment des choses inexactes comme le conte, le mythe, la parabole, le mirage ou la légende, mais ils disent l’essentiel entre les mots, en entredit, en interdit. Nous avons oublié que nous sommes par définition incapables de discerner le bien du mal dans le sacré et que l’homme doit réapprendre l’humilité. Virgile parlait de la détestable soif de l’or (auri sacra fames), Plaute définissait l’homme infâme par « homo sacerrimus » et l’étymologie d’exécrable (ex-sacer) nous rappelle que le sacré n’est pas uniquement le saint (sanctus participe passé de sancire) mais aussi le sacrifié (le « sacer facere » du condamné). Seul le langage commun continue à bien différencier le lieu sacré et le sacré lieu, le temps sacré et le sacré temps.

Si la patrie de nos pères et la nation où nous sommes nés nous intéressent encore, nous pourrions redonner vie à notre devise Liberté Egalité Fraternité. Elle pourrait même devenir cette religion civile qui nous apprendrait à aimer nos devoirs. En aurions-nous le courage ?

De la médiocrité coupable de la laïcité

Les dimanches 18 et 25 novembre l’émission Islam sur France 2  a présenté deux films développant le lien culturel entre la religion musulmane, la langue arabe et le nationalisme algérien, stigmatisant la conquête et « l’occupation » française et soulignant le rôle majeur des religieux musulmans dans l’opposition à l’administration « coloniale » pendant l’entre-deux-guerres.

L’échec de la conquête française est à rapprocher du succès de la conquête arabe par le Machrek (le levant) de la Berbérie chrétienne, l’Afrique du Nord du Maroc à l’Egypte, rebaptisée Maghreb (le couchant).

Cette conquête a été particulièrement bien étudiée par l’universitaire Gabriel Camps, décédé en 2002, dans un article passionnant sur l’islamisation et l’arabisation de l’Afrique intitulé « Comment la Berbérie est devenue le Maghreb arabe ».

www.mondeberbere.com/histoire/camps/arabisation/arabisation.htm

De cet article très détaillé sur l’effondrement de la Chrétienté empêtrée dans ses querelles dogmatiques, je ne retiendrai de cet article que sa phrase de conclusion sur l’époque contemporaine :

« Les pays du Maghreb ne cessent de voir la part de sang arabe, déjà infime, se réduire à mesure qu’ils s’arabisent culturellement et linguistiquement ».

Sans le dire explicitement beaucoup se demandent aujourd’hui si cette phrase ne va pas demain s’appliquer à la France, voire à l’Europe et il est de bon ton d’en refuser même l’idée en la qualifiant d’extrême droite pour ne pas s’en laisser déranger.

Pour se faire une idée personnelle nous pouvons déjà constater que l’islamisation relativement rapide en deux siècles (VIIème et VIIIème siècles) de l’Afrique du Nord a très largement précédé l’arabisation qui n’est toujours pas terminée. L’islamisation s’y est construite sur la faiblesse de la spiritualité chrétienne. C’est dans la faiblesse de la spiritualité du groupe que se préparent les effondrements culturels. On l’a vu en Berbérie, on l’a vu en Bretagne, et les Républicains socialistes francs-maçons expliquaient même sous le second empire, les échecs de la première et de la deuxième République par l’emprise morale de l’église catholique. Il fallait donc créer une religion laïque pour concurrencer l’église catholique dans le domaine de la morale.

Notre ministre actuel de l’éducation Vincent Peillon nous l’explique dans une interview qu’il a donnée au Monde des religions en 2010.

www.dailymotion.com/video/xp67av_vincent-peillon-vers-une-republique-spirituelle-le-monde-des-religions_news

Il nous apprend qu’il fallait dans la 3ème République naissante, « inventer une spiritualité voire une religion spécifique ». Ce qu’a découvert avec surprise en 2003 l’agrégé de philosophie Vincent Peillon c’est que la laïcité est au départ une religion qui veut concurrencer les autres et principalement le catholicisme. Parait de 1876 à 1879, le journal « La religion laïque » et Ferdinand Buisson invente le mot laïcité. Il présidera la commission parlementaire qui préparera la séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905.

Déjà sous le second empire des associations philosophiques préparaient discrètement l’opposition à l’Eglise catholique en regroupant des protestants, des juifs, des athées et des libres penseurs. Ce fut le cas de l’Alliance Religieuse Universelle « Organe philosophique des besoins de l’ordre moral dans la société moderne »

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k55271809/f1.image

Encore avant, au siècle des Lumières, Jean-Jacques Rousseau avait introduit la « religion civile » au chapitre 8 du dernier Livre du Contrat Social paru en 1762. On y trouve la phrase clé : « Il importe bien à l’Etat que chaque Citoyen ait une Religion qui lui fasse aimer ses devoirs ».

Voilà ce qu’est une religion : une structure qui nous apprend à aimer nos devoirs. Il peut être difficile de faire son devoir mais chacun peut y arriver seul. En revanche seule une religion nous apprend à aimer nos devoirs, ce qui les rend moins durs.

On constate qu’en de très nombreux endroits comme en Algérie, la nation, la langue et la religion forment un ensemble culturel cohérent. C’est le cas en Israël, en Argentine, en Thaïlande dans la plupart des pays arabes et dans les pays d’Europe qui ont le catholicisme, le protestantisme ou l’orthodoxie comme religion officielle comme c’est le cas au Danemark, en Grèce, en Islande, en Angleterre, à Malte et à Monaco.

Tous ces pays croient comme le Dalaï Lama que « Nous pouvons dire que chaque religion possède une manière qui lui est propre d’engendrer des êtres humains bons ».

En France l’effondrement social du catholicisme a laissé vide la place de la religion telle que Rousseau la définit avec force au début du brouillon sur la religion civile :

Sitôt que les hommes vivent en société il leur faut une religion qui les y maintienne. Jamais peuple n’a subsisté ni ne subsistera sans religion et si on ne lui en donnait point, de lui-même il s’en ferait une ou serait bientôt détruit. Dans tout État qui peut exiger de ses membres le sacrifice de leur vie celui qui ne croit point de vie à venir est nécessairement un lâche ou un fou ; mais on ne sait que trop à quel point l’espoir de la vie à venir peut engager un fanatique à mépriser celle-ci. Otez ses visions à ce fanatique et donnez-lui ce même espoir pour prix de la vertu vous en ferez un vrai citoyen.

La laïcité a tenté de prendre la place mais sa médiocrité démagogue l’a entrainée à oublier sa mission d’apprendre à aimer ses devoirs. C’est tellement plus simple de se contenter de les rappeler et d’en regretter l’absence. Cela permet à l’Islam de croitre en France car il fait aimer les devoirs. Mais ceux qu’il fait aimer ne sont pas toujours les nôtres.

Faut-il bousculer la Chrétienté pour qu’elle arrête le Bisounours et retrouve le sens profond de toute religion ? Faut-il imaginer une laïcité qui soit cette religion civile que l’on n’a encore jamais inventé et qui apprendrait vraiment à aimer des devoirs qu’il faudrait définir sans démagogie ? Nous en sommes loin et notre choix actuel est de laisser l’Islam arabisant occuper notre faiblesse. Ce n’est pas lui faire injure que de se poser la question. C’est au contraire se demander si nous ne devrions pas l’imiter et faire comme lui là où il refuse d’être faible. Il maîtrise la place des autres.

La réponse est politique mais la question est civique car il n’est pas digne d’attendre partout que la violence fasse le travail.