La spiritualité défaillante : le Logos absent

Cicéron précise dans « L’orateur » que « les règles de l’art oratoire peuvent se réduire à trois points : prouver la vérité de l’opinion qu’on veut faire prévaloir, se concilier la bienveillance des auditeurs, faire naître en eux les impressions qui conviennent à l’intérêt de la cause ». Il y reprend les trois notions du logos, de l’éthos et  du pathos. L’éthos est la qualité de l’orateur, le pathos la sensibilité du public, et le logos la raison la plus objective possible.

L’étymologie nous apprend par ailleurs que si la transmission veut envoyer au travers, la tradition fait la même chose par le dire, par la parole. La tradition, la trans-diction, c’est le dire qui transperce. Pour passer au travers, il a été nettoyé de l’éthos qui ne vient que de la qualité de l’émetteur et du pathos qui ne vient que de la réceptivité du public. Le dire devient le logos, la parole raisonnée.

S’il y a une quasi-unanimité à donner au logos la définition de parole raisonnée et raisonnable, il est moins simple de savoir ce qu’est cette parole.

L’approche la plus fréquente en est celle du Prologue de l’Evangile de Jean. Certains disent qu’il a été écrit en hébreu voire en araméen à cause de certaines tournures de phrase. Ce qui est sûr c’est que l’écrit le plus ancien que nous en avons, a été trouvé en Egypte, date de l’an 115 et est écrit en grec. C’est ce texte grec que nous devons comprendre :

ἐν ἀρχῇ ἦν ὁ λόγος καὶ ὁ λόγος ἦν πρὸς τὸν θεόν καὶ θεὸς ἦν ὁ λόγος

En archè èn o logos, kai o logos èn pros ton théon, kai théos èn o logos

Il a été traduit en latin au début du Vème siècle par Saint Jérôme, Père de l’Eglise :

In principio erat Verbum et Verbum erat apud Deum et Deus erat Verbum.

Il fut traduit en français pour la première fois il y a moins de deux siècles en 1864 par un chanoine de la cathédrale d’Amiens qui a écrit :

Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu.

Il a ensuite été repris en 1910 par les protestants de Genève qui ont écrit :

Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu.

Deux remarques paraissent essentielles dans le prologue de Jean :

Lorsque Jean dit « le Logos (ou le Verbe) était auprès de Dieu », il utilise pour Dieu le terme “ton théon” avec l’article masculin singulier ‘ton’ qui souligne l’unicité de Dieu, du seul qui dépasse notre entendement.

En revanche lorsqu’il dit, à la fin du verset, « et le Logos (ou le Verbe) était Dieu », alors il utilise le terme “théos” sans aucun article. Or chez les Grecs, on appelait théos tous les êtres parvenus au plus haut degré de spiritualité. Les “Vers d’Or” qui reprennent la pensée Pythagoricienne nous disent  que nous pouvons tous devenir des théos. « Applique ton jugement à tout ce qui peut servir à purifier et à libérer ton âme. Réfléchis sur chaque chose, en prenant pour cocher l’excellente Intelligence d’en haut. Et si tu y parviens, après avoir abandonné ton corps, dans le libre éther, tu seras dieu immortel, incorruptible, et à jamais affranchi de la mort.» Certaines traductions plus littérales disent même : « Si tu négliges ton corps pour t’envoler jusqu’aux hauteurs libres de l’éther, tu seras un dieu immortel, incorruptible et tu cesseras d’être exposé à la mort».

Jean le mentionne également dans son Evangile (10-33) lorsqu’il relate les paroles du Christ qui disait : «N’est-il pas écrit dans votre loi : vous êtes des dieux ? Votre loi répute dieux, ceux qui vivent de la parole de Dieu ». Déjà le roi David écrivait dans le psaume 82 : « Vous êtes des dieux, vous êtes tous les fils du Très-Haut ».

Il y a donc pour Jean 3 niveaux de déité différents: le Dieu suprême, ton théon, les hommes de haute spiritualité, ce que le bouddhisme appelle les éveillés, théos, et le logos, le Christ, un theos très particulier, l’intercesseur entre les hommes et leur créateur car il assume la contradiction suprême d’être totalement homme et totalement Dieu. Il assume cette contradiction en refusant dans le désert par trois fois de s’en départir à l’issue de son baptême dans le Jourdain. Il refuse par deux fois d’abandonner la faiblesse de son humanité et en final de renoncer à sa déité.  C’est ce qui le rapproche de nous car il est encore plus contradictoire que chacun d’entre nous et son exemple en devient par cela enrichissant et même éventuellement exemplaire.

Une seconde remarque qui est essentielle est l’observation du chiasme avec lequel est construit le prologue de Jean. Un chiasme est une figure de rhétorique où une discrète symétrie éclaire le centre qui est le sommet, un peu comme des pierres précieuses de moindre beauté sont symétriquement placée sur une bague pour exalter, au sens propre de faire ressortir pour l’élever, la pierre centrale de grande valeur. La symétrie entre la lecture normale du prologue et sa lecture en remontant à partir de la fin, est impressionnante et met en exergue son centre.

Voici le schéma de lecture avec les versets se correspondant deux à deux :

v. 1-2 Le logos et Dieu                                       v. 18 Le Fils et le Père

                v. 3 Tout fut par lui                                       v. 17 La grâce et la vérité par lui

v. 4-5 La lumière refusée                       v. 16 La plénitude reçue

       v. 6-8 Jean, baptiste et témoin        v. 15 Jean, baptiste et témoin

v. 9-11 Le logos vient            v. 14 Le logos fait chair

v. 12-13 À ceux qui l’ont reçu…

Ainsi, l’idée centrale ne serait pas « le logos s’est fait chair et a habité parmi nous », mais : « À tous ceux qui l’ont reçu, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux-là qui croient en son nom, qui ne sont nés ni du sang, ni du désir de la chair, ni du désir de l’homme, mais de Dieu. »

Les versets 12 et 13 sont donc l’apothéose dans son sens étymologique d’aboutissement vers Dieu, vers la lumière. A tous ceux qui ont reçu le logos, il a donné pouvoir de devenir enfants de lumière. A ceux-là qui croient au logos, qui ont dépassé la première naissance du sang, de la chair et du désir de l’homme pour être engendré de nouveau par la lumière qui est en eux. Quelle belle définition de toutes les initiations religieuses ou philosophiques !

Pour Jean il est clair que le logos était le messie et qu’il était Jésus. Mais n’y a-t-il pas d’autres interprétations possibles ?

Le premier livre du Pentateuque, la Genèse, ne dit-il pas la même chose ? Il commence par

בְּרֵאשִׁית, בָּרָא אֱלֹהִים, אֵת הַשָּׁמַיִם, וְאֵת הָאָרֶץ.

qui se lit de droite à gauche par

Béréchit bara élohim ‘èt hachamayim vé’èt ha’arets,

habituellement traduit par :

Au commencement Dieu créa le ciel et la Terre.

Mais est-ce aussi simple ?

Pourquoi Élohim, Dieu, est-il un pluriel, le pluriel d’Éloah ?

Pourquoi bara que l’on traduit par créa est à un temps passé et déjà accompli et devrait se traduire par avait créé ?

Pourquoi le ciel hachamayim est-il aussi un pluriel ?

Pourquoi par deux fois sur la même première ligne y a-t-il ce mot intraduisible de èt qui est même renforcé la deuxième fois par la lettre vav qui veut dire clou puisque chacune des lettres hébraïques est en même temps un mot ?

Commençons par èt. èt en hébreu, s’écrit avec deux lettres qui sont ‘aleph’ et ‘tav’ את, la première et la dernière lettre de l’alphabet hébraïque, le principe et la fin. C’est ce que l’on retrouve dans l’expression française de A à Z et dans l’alpha et l’oméga grec. L’apocalypse de Jean précise en grec « Je suis l’alpha et l’oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin ». Que ce soit dans les 22 lettres hébraïques avec le ‘èt’, dans les 24 lettres grecques avec l’alpha et l’oméga  ou dans les 26 lettres françaises avec de A à Z, nous sommes dans la totalité, dans le un et le multiple, dans le commencement et la fin, dans le plus petit et le plus grand, dans le plus fort et le plus faible. Ce que èt relie, ce sont deux parties distinctes d’un même tout, qui n’existent pas l’une sans l’autre et à qui rien ne peut être étranger. Nous sommes dans le divin, « ce qui ne peut être contenu dans le plus grand et qui est pourtant totalement contenu dans le plus petit » comme l’écrivait le jésuite hongrois Gabor Hevenesi. èt, en s’affadissant, a donné le et latin et la conjonction française et. Il a même probablement donné le eti grec.

La première partie de la phrase Béréchit bara élohim peut se traduire par Avant tout la divinité avait créé d’abord parce que élohim est un pluriel et qu’en hébreu l’abstraction s’exprime par un pluriel, ensuite parce que bara est à un temps du passé déjà accompli, enfin parce que la création est tellement vaste qu’elle n’a pas besoin d’être réduite à un complément d’objet direct. Cette phrase est en soi complète et elle est liée à la seconde partie du verset par èt qui montre le lien absolu mais aussi la distinction entre les deux parties de la phrase.

La seconde partie hachamayim vé’èt ha’arets a aussi un èt qui fait un tout indissociable de la Terre et des Cieux, ce pluriel repris à l’hébreu pour son côté abstrait. Mais ce tout indissociable cloué par la lettre vav, du concret de la Terre à l’abstrait des Cieux n’est-il pas la verticale qui permet l’horizontale de la fraternité ? Et nous pourrions peut-être traduire le début de la Bible par :

Avant tout la divinité avait créé et la Verticale est.

Cette phrase est immédiatement suivie de « La terre était dans l’étonnement et dans la confusion et la ténèbre comme le souffle planaient à la surface … » qui peut s’entendre par l’horizontale était pauvrement statique en attente du Logos. Le texte se poursuit par « Dieu dit « Que la lumière soit » et la lumière fut ». Or il ne s’agit pas de la lumière du soleil ou de la lune qui n’apparaissent qu’au 4ème jour de la création dans la Genèse. Il s’agit de la lumière que tout homme cherche, celle qui arrive par la Verticale et qui ne s’apprend pas dans les livres.

Le logos serait donc cet intermédiaire entre la Lumière et nous, un intermédiaire que l’on peut appeler la Verticale, le Prophète, le Sacré, l’échelle de Jacob, le monde intermédiaire ou le Messie. C’est cette spiritualité  qui nous permet de trouver l’harmonie entre nos individualités et notre collectivité. Et c’est cette harmonie qui mène au bonheur, et le logos, quelle qu’en soit la forme, y est indispensable.

Le matérialisme du XXème siècle nous l’a fait oublier en remplaçant la fraternité par la solidarité sans voir que l’on peut être solidaire d’un bloc de béton mais pas lui être fraternel. Il y manque la verticale commune. Nous devons redécouvrir en nous et avec les autres cette spiritualité structurante.