Le « problème à traiter » de Jean-Marc Jancovici

Dans sa leçon inaugurale à SciencesPo du 29 août 2019, où il reprend son cours au Mines de Paris, Jean-Marc Jancovici souligne remarquablement le « problème à traiter » en partant d’un constat difficilement contestable, à savoir que toute notre vie n’est composée que de ressources transformées, elles-mêmes n’étant toutes, que de l’énergie transformée. Il précise que ce sont les machines qui ont fait de nous des « supermen pour de vrai », en multipliant notre puissance personnelle en moyenne par 200, et en occident dans les villes par mille ou deux mille. Cela s’est fait en deux siècles en passant des énergies renouvelables aux énergies fossiles dont le côté apparemment illimité n’a jamais permis de réflexion sur le coût de leur reconstitution qui devrait en toute logique être pourtant provisionné.

Avec quelques formules-chocs il nous rappelle des vérités oubliées : « L’énergie c’est la capacité à transformer l’environnement », « Dans un seul litre d’essence il y a la même capacité à transformer l’environnement que dans 10 à 100 jours de travail de force d’un être humain », « Dépenser de plus en plus d’énergie c’est utiliser de plus en plus de machines », « Chaque être humain exploite sans s’en rendre compte des milliers de machines ». Il constate que nous avons simplement remplacé l’esclavage humain par l’armée d’esclaves que sont les machines, en considérant toujours que la ressource est illimitée donc gratuite, et que l’on ne paye que son ramassage.

Le problème est parfaitement posé mais il bute sur les solutions en commençant pourtant par donner une excellente définition de l’économie, « l’économie c’est la compréhension des facteurs limitants dans la production ». Mais il ne tire pas les conséquences de sa propre définition car il ne parle que des facteurs limitants que sont pour lui l’émission de CO2 par toutes les machines thermiques et la lente destruction de la Terre par une consommation inconsidérée de ses ressources.

Il ne parle pas du premier facteur limitant, le plus naturel, celui qui devrait nous mettre obligatoirement et naturellement devant notre problème pour utiliser notre intelligence à le résoudre, même si nous ne savons pas aujourd’hui comment. Il élimine au contraire cette limite essentielle en disant : « Du pognon il y en a ». Ce facteur limitant normal dont il ne dit pas un mot, c’est la rareté normale de l’énergie monétaire. Le problème de notre civilisation, c’est que nous avons volontairement oublié la source de cette énergie pour ne pas voir son épuisement. Nous avons sombré dans la «pigilithie» dont nous devons nous vacciner car elle nous empêche, par la fuite en avant, d’affronter notre problème. La monnaie est une énergie dont nous avons perdu la source. C’est cette énergie sans source qui fabrique les machines qui grignotent la Terre. Jean-Marc Jancovici a parfaitement raison de dire que « PIB ou  CO2, il faut choisir » mais il doit prendre conscience que le PIB n’est que la somme de nos dépenses de consommation ou d’investissement et que ce PIB est fabriqué artificiellement par une énergie monétaire sans source, « apigique ».

Certains pourront se contenter de la réponse  proposée par Contrepoints D’où vient l’argent ? Du chiffre d’affaires des entreprises, point. Personnellement cette réponse me fait simplement me remémorer la réplique culte de Thierry Lhermitte : « Je n’aime pas dire du mal des gens mais effectivement elle est gentille ». D’autres pourront, comme Jean-Marc Jancovici, vouloir soigner le malade sans chercher la cause de la maladie, faire des vœux pieux : « Faire des propositions qui n’ont plus besoin de la croissance ». Mais c’est en s’intéressant plus sérieusement à la source de l’énergie monétaire que les solutions apparaîtront enfin. C’est en faisant une vraie révolution personnelle par la compréhension que l’énergie monétaire n’est pas plus gratuite que les énergies fossiles que les générations montantes pourront sortir du constat désespéré de Jean-Marc Jancovici et sauver notre, …leur civilisation.

Aveuglement ou bêtise ?

Lorsque Contrepoints diffuse ce matin un article D’où vient l’argent ? Du chiffre d’affaires des entreprises, point, J’ai souhaité réagir devant une telle ineptie. Etant banni de ce site qui n’aime pas la contradiction, tout en se proclamant défenseur de la liberté d’expression, je profite de son autorisation de partager cet article quand on l’aime, pour le partager à ma modeste manière.

J’aime cet article car il est l’expression de la bêtise à l’état pur. Tout s’y trouve. L’argent vient du chiffre d’affaires des entreprises mais il ne vient pas à l’idée de l’auteur qu’il n’y a pas de chiffre d’affaires des entreprises sans que des clients viennent abandonner leur argent et fabriquer ce chiffre d’affaires qui sans eux n’existerait pas. Toutes les courbes sont en pourcentage du PIB que l’auteur continue à voir comme une richesse à se partager alors que c’est la somme de toutes nos dépenses.

A la réflexion, je retire le mot bêtise qui est disgracieux et je dois reconnaître que la bonne foi se montre volontiers en public quand elle a sa béquille de l’aveuglement. Je crains très fort que l’auteur soit de bonne foi ! C’est dire la profondeur de notre problème.

Bonne chance à cet auteur comme à Contrepoints qui semble fier de le publier.

La science économique aurait-elle inventé la machine à remonter le temps ?

Le temps et l’espace sont deux décors infinis dont l’homme a besoin pour analyser sa liberté, pour tenter de comprendre ce qui se passe autour de lui. Il appelle espace ce qui est réversible, et temps ce qui ne l’est pas. Par définition le temps ne se remonte pas car s’il se remontait, on l’appellerait l’espace.

L’homme a toujours rêvé de remonter le temps et depuis un siècle, trois illusions lui sont proposées pour faire semblant d’y croire : le cinéma, une mauvaise interprétation d’Einstein et la science économique. Pour le cinéma l’expression populaire « faire du cinéma » donne bien ce côté illusoire. Pour Einstein l’allongement apparent par la vitesse de la durée d’une seconde dans une horloge atomique, ouvre les portes du rêve puisqu’une sinusoïde est plus longue qu’une ligne droite. Pour la science économique c’est mieux caché, c’est mieux habillé mais probablement plus pervers tellement tout est fait pour qu’on y croit.

Le principe de la science économique qui remonterait le temps est qu’une conséquence peut arriver avant que sa cause ne survienne, que l’eau d’un fleuve pourrait être à son estuaire avant d’être à sa source. C’est le principe même actuel de la monnaie et de la notion d’investissement.

Pour bien l’appréhender il faut d’abord se souvenir que la monnaie n’est que le substitut d’une richesse déjà constatée pour pouvoir, par une impression de troc que l’on appelle le prix, garder l’esprit du donner-recevoir-rendre, « fait social total » constitutif d’un groupe harmonieux et cohérent. Toute vraie monnaie est une richesse déjà constatée qui transporte avec elle une part de la vie passée du groupe. Dans l’histoire cela a été, entre autres, du sel, du bétail, des plumes rares, du cuivre, de l’argent ou de l’or. Même le papier monnaie a toujours été émis au départ avec garantie d’une richesse déjà reconnue. Ce fut les actions de la compagnie du Mississipi pour le système de Law, les biens confisqués de la noblesse et du clergé pour les assignats, et l’or pour le dollar, base du système de Bretton Woods de 1944.

C’est la dérive du système qu’il est intéressant d’étudier. Comment pouvons-nous croire qu’un bout de papier multiplié à l’infini peut garder une valeur énergétique constante ? C’est tellement facile d’imprimer du papier quand on en a le pouvoir, que systématiquement on en imprime beaucoup plus que leur équivalent en richesse déjà reconnue et le papier-monnaie ne vaut plus rien à échéance variable. Ce fut le cas pour Law qui finit exilé à Venise au bout de 5 ans quand le Régent a eu remboursé les dettes énormes de Louis XIV. Ce fut le cas pour les assignats quand la bourgeoisie a eu fini de récupérer en 7 ans les biens de la noblesse et du clergé. Pour le dollar la FED dès la fin de la guerre a imprimé infiniment plus de dollars qu’elle n’avait d’or à Fort Knox. Le plan Marshall comme la guerre du Vietnam n’ont été financés que par de la fausse monnaie. Et c’est parce que plusieurs pays ont imité la France de De Gaulle qui allait échanger ses dollars contre de l’or, que Nixon a été obligé, pour ne pas voir Fort Knox complètement vidé de son or, de dénoncer la convertibilité du dollar le 15 août 1971. Il y avait en effet à l’époque 53 milliards de dollars en circulation dans le monde et le trésor américain n’en possédait pas le cinquième en or. Depuis cette date, voilà bientôt un demi-siècle, le dollar comme toutes les monnaies qui lui étaient liées par les accords de Bretton Woods et leurs remplaçantes comme l’euro, sont des monnaies dite fiduciaires dont l’équivalent n’est plus une richesse reconnue mais la confiance que nous avons en Trump, en Bush père et fils, en Mitterrand, en Chirac, en Sarkozy, en Hollande, en Macron et en Christine Lagarde pour nous créer de la richesse.

Conseillés par la science économique, ces politiques unanimes ont inversé le temps en faisant une sorte de constat public d’existence de ce qui n’existait pourtant pas encore. Ils ont laisser constater par les banques centrales une richesse inexistante en imprimant des billets reconnus par la population comme une richesse, ils ont appelé leur utilisation, un investissement, et ils ont compté sur l’avenir pour apporter la preuve de la transformation miraculeuse du papier en richesse. C’est à l’avenir qu’ils ont confié la tâche difficile de montrer qu’Aristote avait mal cherché en ne trouvant pas les organes reproducteurs  d’une pièce de monnaie.

Mais comme la confiance que nous avons dans les politiques est totalement inexistante bien qu’artificiellement gonflée par les médias appartenant à la finance, observons comment ils ont pu faire illusion un demi-siècle alors que le système de Law et les assignats n’ont tenu que quelques années.

Il a fallu pour cela, à la fois faire oublier ce qu’était la monnaie, faire croire à un système aberrant, et masquer la façon dont la réalité et le bon sens reprenaient le dessus et ridiculisaient le système.

Entre ceux qui voulaient que la monnaie soient une marchandise, ceux qui voulaient qu’elle soit un symbole, ceux qui voulaient qu’elle soit une institution, il y a eu d’abord un accord tacite insolite pour refuser de voir que la monnaie est avant tout une énergie, une « force en action » fondée sur le « souvenir » comme le disent les étymologies grecques des deux mots énergie et monnaie (moneo forme causative latine de la racine grecque men de la mémoire). Quel pan de vie n’est-il pas en effet arrangé, stimulé ou dérangé par la force de l’argent ? Mais il était capital que cette énergie ne soit pas reconnue comme telle car il aurait fallu s’interroger sur sa source, se demander d’où elle venait.

C’est ensuite par la construction d’un système utilisant une énergie sans source que s’est érigée l’illusion actuelle qui pose tant de problèmes. Il n’est pas simple de faire croire que demain peut précéder hier, qu’un fleuve coule à contre-sens et que dépenser enrichit. C’est le rôle du PIB qu’il faut bien comprendre pour ne pas s’en laisser conter.

Le PIB (produit intérieur brut) n’est en aucun cas un produit. Il mesure une activité économique en la chiffrant de 3 manières comme on peut mesurer de trois manières l’activité d’un marché sur une place de village ; soit en chiffrant comme on le peut, ce qui y est vendu, soit en comptant ce qui y a été dépensé pour l’acheter, soit en additionnant toutes les ventes qui s’y sont faites. L’INSEE fait intervenir sans vergogne le commerce extérieur dans un seul de ses trois calculs, ce qui démontre mathématiquement qu’il n’a aucune influence sur le PIB car le PIB se moque tout autant de l’origine de ce qui est vendu (production, importation, récupération ou vol) que de l’origine de l’argent qui a permis de l’acheter (travail, emprunt, visiteur ou vol). Le PIB est la somme de tout ce qui est dépensé avec un argent sans distinction d’origine pour acheter des biens et des services sans origines différenciées.

L’idée géniale de la science économique est d’avoir appelé produit, cette somme de dépenses. D’un côté elle a rendu incompréhensible la définition du PIB par des définitions techniques absconses et mensongères puisque présentées comme le chiffrage d’une activité de production alors qu’il ne chiffre que des activités de négoce. De l’autre elle a fait miroiter tout ce que l’on pouvait théoriquement faire grâce à ce produit intérieur brut, après avoir astucieusement métamorphoser cette dépense en corne d’abondance. Elle a fabriqué à la pelle de jolies courbes montrant tout ce que l’on pouvait dépenser avec des pourcentages de PIB. Elle a réussi à nous faire croire que nous pouvons utiliser aujourd’hui ce qu’on nous prédit comme devant exister demain. Et c’est tellement agréable que nous nous sommes laissés bercer.

Aujourd’hui il suffit d’emprunter pour dépenser et augmenter d’autant le PIB, c’est technique et aucune personne honnête et compétente ne dira le contraire. La science économique nous laisse simplement croire, sans jamais prendre le risque de l’affirmer trop ouvertement, qu’ayant fait du PIB, nous nous sommes enrichis et que des pourcentages de ce PIB, de cet enrichissement collectif, sont à notre disposition. Fini le temps où il fallait gagner sa vie et donner de soi pour avoir de l’argent avant de le dépenser. Grâce à la science économique et au PIB, le temps est inversé : il suffit de dépenser pour s’enrichir et sur ce miracle nous allons construire demain avec l’argent d’après-demain. C’est très exactement ce que nous vivons actuellement en refusant d’en prendre conscience.

Si l’INSEE dit bien que le PIB ne mesure qu’une activité, on entend des économistes expliquer qu’emprunter ce n’est pas grave dès l’instant où la croissance est supérieure à l’augmentation de la dette. La croissance étant l’augmentation du PIB donc des dépenses, il n’est pas grave pour ces « experts » d’emprunter davantage puisque nous dépensons encore plus !

Le traité de Maastricht, voté mesquinement en France par 49% des votants contre 47%, énonce des critères : ne pas avoir un déficit supérieur à 3% du PIB et avoir une dette publique inférieure à 60 % de ce même PIB. Il est déjà intéressant d’observer la stupidité de lier l’autorisation de déficit et la capacité d’emprunt à la quantité d’argent dépensée (plus vous dépensez, plus vous avez le droit d’augmenter votre déficit et votre capacité d’emprunt !). Mais au moins les deux étaient liés et il a fallu que les médias n’éclairent plus que le critère de 3% pour que nous oublions tous le critère de 60 % qui a volé en éclats en étant déjà aujourd’hui à 100% sans que nous en soyons dérangés.

Mais tout ce jeu malsain n’étant destiné qu’à faire croire à un sérieux inexistant, la réalité résiste bien évidemment et s’impose. Comme l’énergie sans source n’existe pas et qu’il faut donc bien une source à toute cette énergie dépensée, le système a mis en place de nouvelles ruses.

Il a d’abord choisi de faire payer les autres par le commerce extérieur qui est une première tentative de ressusciter l’esclavage dans l’espace. Après avoir fait capoter l’OIC qui prônait des commerces extérieurs équilibrés fondés sur la coopération, il a créé l’OMC fondé sur la concurrence, ce qui est intellectuellement aberrant. Aujourd’hui l’Allemagne prête des euros allemands pour que d’autres pays achète allemand. Avec quoi sera-t-elle remboursée ?

Comme cela ne suffisait évidemment pas et même aggravait le problème pour la France, le système a inventé pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’esclavage dans le temps, la dette qui s’envole à la fois chez les particuliers, dans les entreprises et dans les États. Sur ce point les courbes sont justes et terrifiantes. Demain paiera. Avec quoi ? Tais-toi et vote.

Comme cela ne suffisait encore pas, le système a officiellement choisi de ne surtout pas laisser monter les prix du quotidien, ce qui revient automatiquement à les laisser monter hors économie quotidienne, à la Bourse, dans l’immobilier et dans les œuvres d’art (ce qui fait de la croissance puisque la dépense augmente et fait croire que nous sommes plus riches). Il se refuse à voir que les prix du quotidien  augmentent quand même mais surtout il a mis en place un nouveau mode de paiement par appauvrissement du peuple, ce qui lui fait entr’apercevoir l’esclavage dans le temps.

Le système bancaire est chargé de ce nouveau mode de paiement et remplit parfaitement son rôle en étant un Janus à deux têtes. Un seul Janus, la banque, deux têtes opposées, égales par définition mais gérées différemment, son actif et son passif.

Dans toute entreprise est inscrit au passif d’où vient l’argent et à l’actif où il est. Si l’actif est supérieur au passif on rééquilibre par le bénéfice et si c’est l’inverse le rééquilibrage se fait par la perte. Mais on peut écrire n’importe quoi et la vérification se fait par la trésorerie qui est le constat de la réalité de la rentrée des créances et de la sortie des dettes. Sans rentrer dans le détail qui est volontairement très compliqué, les banques dégagent toutes un bénéfice important sur leurs bilans, mais sont curieusement en permanence en difficultés de trésorerie alors qu’elles créent elles-mêmes l’argent et qu’elles poussent tout le monde à emprunter. C’est là où la banque centrale intervient et paye les créances douteuses (le quantitative easing) en les récupérant mais en les faisant garantir automatiquement par les États qui augmentent les impôts.

Comme tout cela n’est toujours pas suffisant pour rendre cohérent un système incohérent par nature et qui n’a tenu que par le double dégoût du fascisme et du communisme, on a complété la panoplie par l’esclavage « hic et nunc », ici et maintenant, par l’immigration que les entreprises ont demandé aux politiques pour contribuer à la baisse du niveau de vie.

La paupérisation des peuples entraîne inéluctablement la peur du lendemain, la baisse de la natalité et la montée effrénée de l’individualisme, la collectivité ayant perdu toute cohérence, toute crédibilité et se réfugiant dans la fuite en avant. Le libertarisme peut occuper les esprits, le libéralisme lui en a ouvert toutes les portes même s’il lui prépare des lendemains difficiles.

Il n’y a que par une prise de conscience collective que la civilisation occidentale pourra être sauvée et ne pas être submergée par une « migration de remplacement » telle que l’ONU l’envisage dans un dernier rapport.

 

L’économie, de binaire est devenue bipolaire voire schizophrène

Il est redoutable de voir tant de gens dire qu’ils ne comprennent rien à l’économie. Ce sont eux qui sans le vouloir sont les principaux complices de ceux qui tirent profit de leur désintérêt. Ce que l’on appelle pompeusement économie, voire même science économique, n’est pourtant que l’observation des règles d’une vie en groupe, certes rendues compliquées depuis l’introduction nécessaire de la monnaie. Chacun comprend que la vie en groupe est la mise en commun et l’organisation des énergies des membres du groupe mais beaucoup n’ont pas envie de prendre la peine de comprendre ce que l’introduction de la monnaie a changé, truqué et perverti, surtout depuis que la monnaie n’est plus que du papier, voire même une ligne sur un écran.

La vie en groupe, chacun la connait dans sa famille ou en vacances avec ses amis. Chacun y fait ce qu’il fait le mieux ou le moins mal dans l’intérêt du groupe. C’est la répartition des tâches nécessaires à la vie du groupe. Certains apprécient, d’autres le font par devoir mais le but n’est que la survie du groupe pour qu’il puisse vivre ce pourquoi il s’est constitué. Le groupe vit ce que l’ethnologue et professeur au Collège de France Marcel Mauss appelait le donner-recevoir-rendre qu’il appelait, rappelons-le, un « fait social total » au service du lien social et le nourrissant. Il voyait à ce donner-recevoir-rendre, dans une famille, dans une tribu ou dans n’importe quel groupe cohérent, des dimensions multiples ne pouvant être réduites à une seule ; une dimension culturelle car cette forme d’échange n’est pas la même chez les différents peuples ; une dimension économique  parce que c’est la vie du groupe qui s’organise ; une dimension religieuse car il est le lien qui relie ; une dimension symbolique parce que les uns et les autres se complètent et qu’un symbole est la juxtaposition d’éléments qui se complètent ; une dimension juridique car une sorte de droit non écrit s’installe dans le groupe et est respecté par tous.

C’est quand les devoirs de ce droit ne sont plus observés parce que le groupe est devenu trop important et que la simple observation ne suffit plus à les faire respecter, que tout naturellement et partout, la monnaie est apparue comme substitut objectif du donner-recevoir-rendre.

Le donner-recevoir rendre est une forme d’échange non simultané dans un groupe cohérent de gens qui se connaissent, s’apprécient et se font confiance. Sans ces éléments, l’échange ne peut se faire que par le troc. Le troc est l’échange simultané de deux entités matérielles perçues comme équivalentes en un lieu donné et à un moment donné par des gens qui n’ont pas besoin de se connaître.

La monnaie, née d’un manque de confiance à l’intérieur du groupe, a introduit le troc dans le groupe en l’appelant le prix. Malheureusement les livres d’économie commencent tous sous différentes formes par la phrase erronée « Au début était le troc et un jour c’est devenu trop compliqué et on a inventé la monnaie ». La réalité est au contraire qu’au début était le donner-recevoir-rendre et qu’un jour par manque de confiance on a introduit le troc sous forme de monnaie.

Mais l’introduction de la monnaie, si elle en change l’apparence, ne change évidemment pas les fondations culturelle, économique, religieuse, symbolique et juridique de la réalité économique du donner-recevoir-rendre, nourriture du vivre ensemble et du lien social. La monnaie reprend sans le dire toutes ces dimensions et une monnaie sérieuse ne l’est que si elle se limite à un groupe cohérent qui reconnait unanimement qu’elle est un titre de créance sur n’importe lequel de ses membres car elle n’est qu’un substitut du donner-recevoir-rendre. Elle ne peut donc être créée qu’après que le groupe ait constaté qu’il se croyait plus riche. C’est ce que le capitalisme et la science économique ont glissé sous le tapis pour ne pas en être dérangés.

En ne partant que de l’apparence de troc que donne le prix quand il est étudié isolément, la science économique a oublié la nécessité du groupe cohérent qui n’apparaît pas dans sa réflexion. Elle va tout réduire à un échange matérialiste entre gens qui ne se connaissent pas et ne s’estiment pas. C’est évidemment beaucoup moins consistant, beaucoup moins intéressant et surtout beaucoup moins vrai. La science économique va justifier et nourrir le capitalisme, dernier avatar du siècle des Lumières après le fascisme et le communisme, ayant besoin comme eux de la ruine des patries, des espaces cohérents. Elle va donner sens à l’observation d’Oscar Wilde comme quoi l’Amérique est le seul pays qui soit passé directement de la barbarie à la décadence sans passer par la civilisation car une civilisation c’est avant tout un groupe cohérent.

Un gouffre s’est petit à petit créé avec d’un côté les peuples et l’économie qui est leur vie, et de l’autre le capitalisme et la science économique qui va tenter de remplacer par les mathématiques et de jolies courbes avec le PIB en ordonnée, les bases heureusement inchiffrables de l’économie qui sont le contentement, le plaisir et la fierté de soi, leurs sources à tous trois étant le travail et l’effort sur soi.

L’économie qui est échange, donc par définition binaire, va devenir bipolaire avec la science économique. Cette matière universitaire va en effet juxtaposer pour tenter de les équilibrer deux visions oniriques, excessives, invivables et opposées, deux vies parallèles aux règles différentes aussi disharmonieuses les unes que les autres.

D’un côté la vie internationale qui prépare des lendemains qui chantent avec le pape comme nouvelle figure de proue, de l’autre les vies nationales qui doivent faire les efforts nécessaires au succès de la première qui dispensera à tous ses bienfaits plus tard.

Pour jouer cette farce ridicule que nous vivons actuellement tous les jours, des principes opposés s’appliquent simultanément dans les deux mondes sans que personne ne semble s’en émouvoir.

Dans la vie internationale il faut dépenser plus pour faire de la croissance ; dans la vie nationale il faut dépenser moins pour équilibrer les budgets. Dans la vie internationale il faut appliquer l’avantage comparatif de Ricardo et faire faire à chaque pays ce qu’il fait le moins mal ; dans la vie nationale il ne faut surtout pas appliquer ce principe qui résoudrait le chômage en un instant et il faut laisser ce problème agaçant de chômage aux entreprises dont ce n’est pourtant pas la vocation. Dans la vie internationale, il faut supprimer les contraintes, les normes, les obligations et les interdictions ; dans la vie nationale il faut au contraire plus de normes, plus de contraintes, plus d’obligations et plus d’interdictions, ce qui rend tout beaucoup plus cher, mais fait de la croissance. Dans la vie internationale il faut laisser les GAFAM tenir le monde ; dans la vie nationale il faut les combattre et les taxer.

Pour donner une apparence de  réalisme à ce double langage bipolaire et tenter de lui donner vie, le capitalisme et la science économique ont inventé des notions dignes de contes de fée qui occupent les bonimenteurs et font rêver les niais: la création de richesse avec le PIB, l’investissement, la valeur ajoutée, le gagnant-gagnant, toutes notions qui cherchent à faire croire à la marche vers la lumière alors que les peuples voient surtout la réalité du tunnel dans lequel ils s’enfoncent. Pour parodier la réplique culte de Sergio Leone, dans la société il y a deux sortes d’hommes, les bonimenteurs qui profitent et les niais qui creusent. Les gilets jaunes ont soulevé ce problème.

L’erreur de base de la science économique l’entraîne dans un monde totalement abscons qui diplôme ceux qui répètent sans comprendre ce que leurs professeurs leur enseignent sans comprendre, ce que les médias répètent sans comprendre et ce que les politiques appliquent sans comprendre. Tout le monde explique tout à tout le monde et seul le peuple avoue qu’il ne comprend rien. Qui osera dire à tous ces médecins de Molière avec leur nouveau latin charabia qu’il n’y a rien à comprendre tant qu’on ne repart pas de l’essentiel et que l’on reste dans la logorrhée ?

La folie perverse du gagnant-gagnant

Le gagnant-gagnant est la base du commerce mondial qui affirme que l’échange enrichit. C’est la trouvaille que le capitalisme a réussi à mettre dans les esprits fragiles pour retarder son écroulement par des soins palliatifs de plus en plus coûteux. Il est important de bien le comprendre pour ne pas s’en laisser endormir. Il est habilement fondé sur deux constats avérés et non discutables, sur un montage intellectuel assez simple et sur la capacité des peuples à croire que l’habit fait le moine et l’expert, la vérité.

Le premier constat est que lorsqu’un client a acheté son pain, il y a deux heureux, le client et le boulanger. Sans ce double contentement, pas de commerce possible et ce double contentement est chiffré par une augmentation du PIB qui additionne tous les achats sans aucune distinction. L’idée même de chiffrage du contentement devrait déjà pousser à la vigilance, voire à la prudence.

Le second constat est que le pire des imbéciles ou le dernier des demeurés peut toujours être utile à quelque chose dans un groupe organisé. Le bon sens le sait depuis toujours mais si l’on veut paraître savant, il faut appeler cela « l’avantage comparatif » de David Ricardo et dire que, comme tout le reste, nous ne le savons que depuis que le siècle des Lumières a enfin éclairé l’humanité.

Le montage intellectuel consiste simplement à décaler le premier constat et à négliger une condition essentielle du second pour pouvoir aussi le décaler.

Le décalage du premier constat consiste à transformer discrètement et arbitrairement le plaisir de deux individus en augmentation de la richesse collective. La « science » économique n’a jamais intégré que le contentement est une richesse terriblement volatile qui disparait très vite. Le rôle du PIB que l’on insère en permanence dans les esprits, est de faire croire à une création durable de richesse par la sacro-sainte « valeur ajoutée » qui claque comme une vérité indiscutable alors qu’elle n’est qu’illusion. En effet si l’échange de l’achat de pain a satisfait deux personnes à qui cet échange a donné du temps pour atteindre demain, si le travail du boulanger a été reconnu et récompensé, si le pain a été consommé ou jeté, si le boulanger a un euro  de plus et le client un euro de moins, on cherche l’augmentation de la richesse collective aussi vainement qu’Aristote avait cherché les organes reproducteurs d’une pièce de monnaie. Quand les économistes accepteront-ils de reconnaître qu’il n’y a de valeur ajoutée d’une entreprise que parce qu’un client est venu s’appauvrir pour la créer ? C’est bon pour l’entreprise mais c’est totalement neutre pour la société…. sauf si le client lui est extérieur. Comme on dit en cuisine « Réservez ! », mettez de côté en attendant de s’en servir plus tard.

Le décalage du deuxième constat est beaucoup plus pervers car il se fonde d’abord sur l’oubli que l’emploi de l’idiot du village n’est possible que dans un village organisé ou au moins structuré par une notion commune du bien. Il faut en effet bien avoir en tête ce que dit le bon sens à tout le monde depuis toujours et ce que dit l’avantage comparatif de Ricardo à ceux qui croient que c’est le siècle des Lumières qui a rendu le monde intelligent : Même si quelqu’un est plus mauvais en tout, il est utile au groupe qu’il fasse ce qu’il sait faire le moins mal. C’est là où le bât commence à blesser sérieusement car le capitalisme a complètement renoncé à appliquer ce principe évident à l’intérieur d’une même nation, ce qui est pourtant la seule façon de lutter efficacement contre le chômage. Il préfère sous-traiter ce problème aux entreprises dont ce n’est pas la vocation première et faire geindre les politiques sur leur inefficacité. Ayant abandonné l’application de l’avantage comparatif à l’intérieur des nations, le capitalisme tente de le rendre vivant à l’extérieur par une seule civilisation mondiale (la nôtre bien sûr même si elle est très malade) et une vision méprisante des autres peuples et de leurs civilisations. Ils deviennent nos idiots du village. Pendant que le capitalisme laisse se développer dans les nations de notre civilisation, le chômage qui est l’exacte négation de l’avantage comparatif de Ricardo, il décale ce principe vers l’ensemble des nations en voulant les voir unies et harmonieuses dans le groupe factice et fort coûteux de la mondialisation, de l’ONU, de la banque mondiale, du FMI, de l’OMC, de l’UNESCO, de l’OCDE, etc etc…. C’est la raison fondamentale de la volonté de détruire les nations de l’intérieur comme de l’extérieur, et d’imposer une seule civilisation mondiale parfaitement organisée pour que l’avantage comparatif devienne en effet une réalité au bénéfice de ceux qui l’organisent sous le merveilleux prétexte hypocrite de sauver de la pauvreté sur toute la Terre, ces êtres qui disparaitraient sûrement si nous ne leur donnions pas de quoi dépenser. C’est ce dont se vante Pascal Lamy, ex patron de l’OMC, dans la logique d’un monde à la Jacques Attali fondé, à entendre ce dernier, sur les marchés, la démocratie et l’initiative personnelle. Ce trépied « attalien » qu’il nous rabâche depuis 30 ans n’est que la domination des marchés qui achètent le vote des peuples et leur illusion par la démocratie et qui laisse les individus se débrouiller comme ils le peuvent. Heureusement ces être prétendument supérieurs, très contents d’eux-mêmes et fiers de sauver « la planète » comme ils disent et font dire à leurs affidés, seront bien évidemment remis à leurs places par la réalité et par l’Histoire. La réalité est que la Terre est composée d’une multitude de minéraux, de végétaux, d’animaux et d’humains et que la biodiversité s’applique aussi au genre humain, ce qui explique très heureusement la diversité des civilisations et des races.

Il faut maintenant comprendre comment on fait gober aux peuples toutes les fadaises nécessaires au capitalisme et comment le système tourne tout de même apparemment encore.

Il faut pour cela reprendre le constat dont j’avais demandé la réserve : la valeur ajoutée d’une entreprise n’existe pour la société que si le client lui est extérieur. Il est donc essentiel de faire payer les autres peuples. Cela s’est toujours fait par la guerre, la razzia, la mise à sac, le pillage, voire même par mariage entre familles royales. Mais le capitalisme a inventé la balance commerciale excédentaire ou/et l’émission de fausse monnaie apparemment vraie comme Law l’avait déjà fait pour permettre au Régent de payer les dettes de Louis XIV peu après sa mort en 1715 et comme la bourgeoisie l’a fait avec les assignats pour récupérer, à la révolution française, les biens de la noblesse et du clergé. Les Politiques s’agitent beaucoup pour que la balance commerciale de leur pays soit excédentaire. Ils ont beaucoup de mal à reconnaître qu’il faut qu’elle soit déficitaire chez d’autres pour qu’elle puisse être excédentaire chez eux. Alors ils inventent le gagnant-gagnant qui va convaincre les imbéciles et donc eux-mêmes en premier. Comme évidemment cela ne marche pas et comme aucun pays n’accepte de reconnaître qu’il paye pour les autres, la création de fausse monnaie par les banques centrales permet de faire discrètement endosser par la dette, la reconnaissance de ce paiement pour autrui à régulariser plus tard. On va jusqu’à voir les banques allemandes créer de l’argent pour le prêter aux pays du sud pour qu’ils achètent allemand. Les banques, centrales ou commerciales, se gardent bien de dire qu’elles compensent toujours leur création de monnaie par des créances sur les peuples qu’elles recouvrent à leur rythme avec la complicité des Politiques qu’elles fabriquent ; d’où la paupérisation des classes moyennes. Mais les créances pourries des banques augmentant nettement plus rapidement que l’appauvrissement des peuples pour permettre aux kapos du système de très bien vivre, tout le monde connait l’issue et tout n’est fait actuellement que pour la retarder quitte à la rendre encore plus abominable.

Mais en démocratie les vrais responsables sont les peuples à qui l’on fait croire qu’ils sont intelligents parce qu’ils dépensent le tiers de leur vie à se faire remplir le cerveau d’un savoir choisi par les marchés et souvent inutile. Perdant toute spiritualité et n’ayant plus de sens à donner à leurs vies, ils préfèrent s’évader dans le plaisir et laisser l’addition aux suivants.

Qui se présentera au peuple pour lui dire qu’il enfouit beaucoup trop par lâcheté son intelligence ? Le capitalisme se meurt. A cheval sur les États-Unis et sur la City, il ne survit provisoirement que par l’asservissement des peuples et des civilisations, par la fabrication scolaire et universitaire de demeurés prétentieux ainsi que par la profusion de fausse monnaie qu’il utilise à son seul escient en la plaçant n’importe où, et même à taux négatifs, pour la blanchir et en récupérer peut-être demain une partie.

Il est temps que les peuples, et pourquoi pas le peuple français en premier, retrouvent une organisation sociale qui ne soient pas de simples sublimations de rêves adolescents comme le sont le fascisme, le communisme et le capitalisme.

 

 

L’absurdité des raisonnements économiques

Les yeux bandés personne ne voit rien et personne ne s’en étonne. En économie personne ne comprend, y compris ceux qui l’enseignent ou qui l’apprennent et tout le monde feint de savoir ou de s’en étonner ou de jouer à la fausse humilité.

La raison en est pourtant très simple : on a changé le sens du PIB, le produit intérieur brut, en laissant croire que c’est encore un produit alors qu’au départ ce n’est qu’un échange dont un des termes est la monnaie. C’est un achat pour l’acheteur, une vente pour le vendeur. L’achat peut être désiré comme c’est habituellement le cas. Il peut aussi être imposé comme l’assurance de sa voiture ou les frais du compte bancaire obligatoire. Il peut enfin être subi comme les soins ou les réparations après un accident. Dans tous les cas il est comptabilisé dans le PIB que l’INSEE calcule de trois façons différentes : la somme de tout l’argent qui a été dépensé, la somme de tous les biens et services qui ont été vendus en les calculant au mieux, et la somme de toutes les transactions, les trois modes de calculs donnant évidemment la même chose si on ne s’est pas trompé.

Cela avait un sens tant que l’argent dépensé était le fruit d’un travail déjà effectué car si le PIB a toujours été la somme de toutes les dépenses publiques et privées, il était aussi au départ, lorsqu’il a été imaginé après la deuxième guerre mondiale, la somme de tout ce qu’un peuple était capable de produire d’intéressant. L’intérêt était prouvé par une dépense d’argent préalablement gagné.

Cela est resté vrai tant que les prêts étaient des prêts sur gage, réservés à ceux qui avaient obtenu préalablement le gage qu’ils apportaient en garantie.

Mais tout a explosé quand les banques se sont mises par la double écriture (créance  à l’actif identique à la dette au passif) à prêter de l’argent qu’elles n’avaient pas. Ne leur coûtant rien, elles se sont mises à prêter non plus sur gage préexistant mais sur richesse future à créer. La fabrication de fausse monnaie légale  était enclenchée et s’est emballée à partir du 15 août 1971, lorsque Nixon a déconnecté le dollar de l’or alors que les accords de Bretton Woods liaient toutes les monnaies au dollar.

On a continué à calculer le PIB de la même manière sans rien différencier et le PIB est bien évidemment resté la somme de toutes les dépenses publiques et privées. Mais il a cessé d’être la somme des productions utiles. Par le biais de l’argent emprunté on a additionné aux productions utiles, les productions futures que l’on a toutes supposées utiles. On a additionné la réalité et l’imaginaire pour en faire une fausse réalité. Ce décrochage de la dépense et de la production utile n’a jamais été pris en compte par l’économie. Si la réalité et le calcul du PIB sont bien restés la somme de toutes les dépenses publiques et privées, financées de plus en plus majoritairement par l’emprunt, le discours économique, politique et médiatique a continué à considérer le PIB comme un produit et comme une création de richesse.

Le grand écart entre la réalité du PIB, somme de toutes les dépenses, et son interprétation par les économistes comme une création de richesse a sapé à la base l’Union européenne en 1992 avec le traité de Maastricht qui impose un déficit public inférieur à 3% du PIB et une dette publique inférieure à 60% du PIB. Cela avait un sens quand le PIB était une création annuelle de richesse reconnue. Cela n’en a plus aucun depuis que le PIB n’est plus que la somme de toutes nos dépenses. Il suffit de dépenser plus en empruntant pour avoir le droit de dépenser encore plus et d’emprunter encore davantage. Qui osera éclater de rire d’abord et se scandaliser ensuite ?

On a atteint des sommets en appelant croissance économique et carrément croissance tout court, l’augmentation du PIB, c’est à dire l’augmentation des dépenses. Pas un politique ne nous épargne le rabâchage que seule la croissance nous fera sortir du tunnel. Faut-il être énarque pour comprendre que si l’on règle apparemment en effet beaucoup de problèmes en dépensant de l’argent que l’on n’a pas, cela ne fait que reporter les problèmes en les aggravant. Mais si l’on dit que la dépense est création de richesse, tout devient possible, il n’y a qu’à emprunter. C’est ce que nous faisons sur toute la Terre. Les gouvernements par prudence augmentent tout de même tous (sauf le nôtre) leur budget militaire car l’issue est connue de tous même s’il faut endormir les peuples.

A titre d’exemple intéressons-nous à Jean-Claude Trichet pour ne pas avoir à ressusciter ce pauvre Michel Camdessus.

Jean-Claude Trichet est sans doute actuellement l’expert des experts. Énarque bien sûr, socialiste à 20 ans comme eux tous, conseiller de Giscard à l’Elysée, directeur de cabinet de Balladur au ministère des Finances, directeur du Trésor, gouverneur de la Banque de France, président de la Banque centrale européenne, il a écrit fin 2018 un article étonnant : Un succès historique : l’euro dans lequel il affirme entre autres « La zone euro est un succès en termes de croissance d’ensemble de l’économie réelle, mesurée depuis sa création jusqu’à aujourd’hui ». Il y expose son raisonnement :

Pour que la comparaison entre les États-Unis et la zone euro soit aussi sûre que possible, je m’en tiendrai aux chiffres du Fonds monétaire international. Selon le FMI, le produit intérieur brut par tête de la zone euro était, en 1999, de 22 310 dollars comparé à 34 600 dollars aux États-Unis. Selon les prévisions actuelles, les produits intérieurs bruts par tête en 2018 devraient être respectivement de 42 070 dollars et 62 150 dollars. Les dollars sont les dollars courants sur la période. Ces calculs du FMI suggèrent une multiplication du PIB par tête en dollars courants de 1,89 dans la zone euro et de 1,80 aux États-Unis. La différence, à l’avantage de la zone euro, est modeste et ne suggère pas un avantage significatif, mais cette différence ne confirme évidemment pas l’échec économique souvent mis en avant.

Comme tous les partisans de l’euro, il parle en dollars mais que quelqu’un de réputé intelligent se réjouisse qu’un Européen augmente plus rapidement ses dépenses qu’un Américain laisse pantois et ne s’explique que par la religion imbécile du PIB qui serait encore création de richesses alors qu’il n’est fabriqué que par la montées des emprunts tant publics que privés. Et en effet les Européens tirent encore plus sur la corde que les Américains. J.C. Trichet a-t-il raison de s’en réjouir ?

Il est aussi cocasse d’entendre les économistes libéraux s’offusquer de voir l’État dépenser 47 % de la richesse produite alors qu’il ne fait que dépenser 47% de la dépense globale, les autres 53% étant dépensé par le privé, toutes les dépenses étant de plus en plus financées par l’emprunt qui monte, qui monte, qui monte…

Comprendre que le PIB n’est plus un produit en dépit de son nom et que la croissance n’est que l’augmentation des dépenses financée par la dette, devient le premier devoir de ceux qui s’intéressent au sauvetage de notre civilisation car tout le reste en découle.

Le retour des assignats

Eternel débat sur la monnaie pour savoir si elle est une marchandise, un signe, une institution ou un symbole. Elle n’a été définie pendant des siècles en Occident que par les trois utilisations qu’Aristote lui voyait : instrument de mesure, intermédiaire d’échanges et stockage de valeur.

Mais pour mesurer, échanger ou stocker quoi ? La richesse ne se mesure pas puisqu’elle dépend du regard de chacun. Un échange ne nécessite-t-il pas deux entités à définir clairement ? Et pour stocker une valeur, ne faut-il pas que la valeur existe avant d’être stockée ?

Tant que la monnaie était en elle-même une valeur comme l’or ou l’argent, elle pouvait sans problèmes remplir les trois fonctions qu’Aristote lui trouvait. Quand on abandonnait son or, c’était toute l’histoire de cet or qui valorisait ce que l’on obtenait en échange. Et si on le stockait, il ressortait toujours inoxydé à première demande.

L’approche de la monnaie se complique quand elle devient fiduciaire (monnaie fondée sur la foi en l’émetteur). Elle est toujours au départ de la fiducie fondée sur l’équivalence avec un actif reconnu. Le système de Law en 1716 était fondé sur la richesse de la Louisiane alors française et recouvrant à l’époque plus de la moitié des actuels États-Unis. Les assignats en 1789 étaient fondés sur les biens confisqués d’abord au clergé puis à la noblesse émigrée. Les billets de banque étaient valorisés par leur équivalence en or. Cela a été pour la dernière fois affirmé en juillet 1944 dans les accords de Bretton Woods où les monnaies ont toutes été évaluées en dollar, lui-même échangeable contre de l’or.

Mais la nature humaine sait admirablement utiliser l’évidence que le papier est plus facile à imprimer que le travail à faire, l’or à être extrait, la Louisiane à rapporter ou les biens des puissants à être une source inépuisable. Le phénomène est toujours le même. On commence par en imprimer en toute bonne foi un tout petit peu plus que la richesse déjà reconnue en fondant la monnaie sur le rêve si agréable de la richesse qui sera créée grâce à la monnaie créée. Et une fois les bornes franchies, il n’y a plus de limite. On fabrique à la chaîne de la monnaie qui n’a plus comme valeur que celle que l’on accorde à leur imprimeur, et cette confiance ne dure évidemment jamais. Dans tous les cas arrive un moment ou le papier-monnaie cesse d’être monnaie pour redevenir simple papier, ce que Mirabeau avait pressenti en disant « qu’il faut bannir de la langue cet infâme mot de papier-monnaie ». Si ceux qui les impriment trahissent la confiance de leur peuple, le désastre n’est jamais loin. Pour le système de Law il a fallu 4 ans pour que Law fuie à Venise en 1720 après que le Régent ait payé les dettes de Louis XIV en monnaie de singe. Pour les assignats il a fallu 8 ans pour qu’ils ne vaillent plus rien en 1797 après que la bourgeoisie ait récupéré à bas prix les biens de la noblesse et du clergé et mis en place le Directoire ouvrant la porte au Consulat et à l’Empire.

Depuis près de 50 ans,  depuis que Nixon a arrêté le 15 août 1971 la convertibilité du dollar en or, les monnaies ne valent objectivement plus rien et attendent la reconnaissance de leur non-valeur qui peut arriver à tout instant.

Ce qu’il faut observer avec intérêt ce sont les multiples méthodes d’enfumage utilisées par ceux qui s’enrichissent sur le peuple pour faire tenir le système de fausse monnaie. Ils le font artificiellement et pour qu’il dure le plus longtemps possible tellement il leur est agréable.

Il faut déjà remarquer que la pénalisation de la fausse monnaie s’allège régulièrement avec le temps. Si dès le début de la monnaie-papier la sanction est inscrite sur tous les billets, elle est la mort au début du XIXe siècle, puis les travaux forcés à perpétuité, puis la réclusion criminelle à perpétuité. Sur le billet de 20 francs de 1997 type Debussy il est encore écrit en toutes lettres : « La contrefaçon ou la falsification des billets de banque et la mise en circulation des billets contrefaits et falsifiés sont punis par les articles 442-1 et 442-2 du code pénal de peines pouvant aller jusqu’à trente ans de réclusion criminelle et trois millions de francs d’amende ».

Techniquement l’arrivée de la monnaie dématérialisée permet d’un seul clic à n’importe quelle banque de créer toute la monnaie désirée. Plus personne n’est responsable de la quantité de monnaie en circulation que l’on affuble des appellations absconses de masses monétaires M0 M1 M2 M3 M4… que les universitaires auscultent dans l’indifférence générale.

Mais c’est surtout intellectuellement que le travail est fait pour que personne ne comprenne plus rien à la monnaie qui est et qui restera une reconnaissance de dette d’un peuple sur lui-même.

On a changé le sens de l’inflation qui était il y a 50 ans l’augmentation de la masse monétaire et qui est devenue la conséquence de son augmentation incontrôlée à savoir la hausse des prix.

On a eu l’idée géniale d’inventer le PIB, somme de toutes les dépenses publiques et privées, en l’appelant Produit pour faire croire qu’il suffisait de dépenser pour s’enrichir. Cela permet de croire s’enrichir en s’endettant. On a appelé cette stupidité, investir (mettre un vêtement) ou financer (mener à bonne fin) et cela ne fait rire personne.

On a inventé le gagnant-gagnant en transformant le double contentement d’un moment en un double enrichissement durable. On a fait de la richesse un fait objectif alors qu’elle n’est qu’un regard.

On a transformé l’emprunt qui de toute éternité avait toujours été un emprunt sur gage réservé aux riches. On en a fait un emprunt sur richesse future pour justifier la création de fausse monnaie, faire monter tous les prix et fabriquer à la pelle des faux milliardaires que l’on peut envier ou détester et qui dépensent tous de la fausse monnaie que les banques leur prêtent. Faux milliardaires car leurs fortunes ne consistent qu’en immobilier, en actions et en œuvres d’art qui ne valent cher que parce qu’ils se les rachètent entre eux à des prix faux et hallucinants payés avec des emprunts. Les riches sont ceux qui peuvent s’endetter en faisant croire qu’ils créent des richesses. Le vrai prix de l’immobilier est celui qui serait obtenu si tout devait être payé cash dans un monde sans fausse monnaie. Si l’immobilier devait être payé comptant en or, de combien de dizaines de fois moins cher serait-il et ne serait-ce pas son vrai prix?

Bien sûr, les banques créant en continu de la monnaie pour survivre, les dettes explosent. La dette publique française est d’environ 100 % du PIB et la dette privée française de l’ordre de 130 % du même PIB que l’on prétend être notre fabrication annuelle de richesses alors qu’il n’est que notre dépense annuelle, ce que les médias ne veulent pas entendre. Ne parlons pas des dettes de la Chine, des États-Unis, de l’Angleterre ou de l’Allemagne !

Mais le pire est la justification intellectuelle de la création d’argent pour créer de la richesse, justification martelée dans les grandes écoles et à l’université par des professeurs malheureusement souvent de bonne foi.

Certains professent en effet qu’il est intelligent de créer de la monnaie pour financer la fabrication, la construction ou l’achat de quelque chose qui sera reconnu comme une richesse. C’est en effet techniquement possible puisque toutes les banques le font en expliquant que la monnaie artificiellement créée sera détruite lorsque l’emprunteur la remboursera. Mais c’est économiquement dramatique car si la monnaie créée disparaît effectivement des comptes de la banque quand elle est remboursée, elle ne disparaît pas pour autant complètement car la banque ne détruit que ce qu’elle a prêté et pas les intérêts qui ont été créés ex nihilo. Cette fausse monnaie va circuler ou être épargnée et se confondre avec la bonne monnaie et donc la dévaloriser. La bonne monnaie est créée postérieurement à la création de richesses alors que la fausse monnaie est créée pour créer une richesse sans être jamais détruite.

Si l’on emprunte pour construire un viaduc que tout le monde appréciera ou une voiture dont quelqu’un a besoin, la banque oubliera tout dès qu’elle sera remboursée mais la collectivité en macroéconomie se retrouvera en possession d’un cumul. Elle aura  le viaduc ou la voiture mais elle aura aussi l’argent qui a servi à les obtenir et qui a été disséminé sans être totalement détruit. Comme il a fallu rembourser la banque, l’argent nécessaire n’a pu être trouvé que par un appauvrissement des citoyens pris individuellement ou collectivement. Depuis 50 ans, depuis que les monnaies ne sont plus que des assignats, nous ne remboursons les banques qu’en nous appauvrissant. Ne pas vouloir le comprendre c’est ne pas vouloir comprendre pourquoi un seul salaire suffisait il y a 50 ans dans toutes les classes sociales pour qu’une famille vive correctement avec au moins trois enfants alors qu’aujourd’hui dans toutes les classes sociales le niveau de vie diminue et l’on a même peur de faire des enfants, même avec deux salaires.

Quel parti politique aura le courage de prendre vraiment le parti du peuple en le remettant au travail de vraie production ou dans des emplois de vrais services à cette production pour qu’il soit à nouveau payé correctement sur ce qu’il est capable de faire sans être déformé ou formaté à Dieu sait quoi ? Mais l’immense cohorte des emplois actuels ne sert qu’à donner des soins palliatifs au système tout en prétendant l’améliorer. Cette cohorte est malheureusement majoritaire et elle nous donne la classe politique assez déboussolée que nous avons et qui ridiculise la démocratie.

Les élections européennes vont permette d’exprimer la défense du système avec l’Union européenne ou le réveil des peuples dans toutes leurs sensibilités. D’un côté des Européistes sans enfants nous parleront puissance économique, compétition, innovation, investissement, financement et populisme de ceux qui ne les admirent pas. De l’autre une multitude d’approches complémentaires cherchent à comprendre mais savent toutes que la vraie puissance est la cohérence d’une nation et que la nôtre a malheureusement aujourd’hui par notre faute des dirigeants qui ne la comprenne plus.

 

La Fontaine nous l’avait pourtant bien dit

Il y a  trois types de dépenses. Celles pour survivre, celles pour préparer le futur et celles pour améliorer la qualité de sa vie. Cela est vrai tant pour les dépenses personnelles que pour les dépenses collectives.

La distinction entre les trois types de dépenses n’est pas aisée car elle est très subjective. Les dépenses pour survivre sont très faibles puisque la misère ne fait pas mourir quelle que soit la gêne qu’il y a à écrire cela. Elles sont donc négligeables par rapport aux dépenses de la fourmi qui prépare l’avenir et de la cigale qui améliore sa qualité de vie, les deux ayant tendance à penser qu’elles ne font que donner un sens à leur survie.

Mais si La Fontaine dans La cigale et la fourmi a étudié la dépense d’énergie animale comme symbole de l’énergie humaine, notre civilisation dépense l’énergie électrique et l’énergie monétaire dont notre pigilithie nous fait oublier les sources. La source de l’énergie monétaire est encore plus dédaignée que celles de l’énergie électrique.

Comme nous avons complètement oublié que l’énergie monétaire n’est que de l’énergie humaine transformée, nous n’arrêtons pas de l’utiliser sans la nourrir, ce qui nous conduit inéluctablement à la catastrophe.

Depuis que l’argent n’est plus créé par les États en reconnaissance d’énergie humaine bien utilisée, mais par les banques en imposant systématiquement aux peuples une dette de même montant, il n’y a plus de véritable création d’argent mais un report sur le futur des efforts à faire pour une satisfaction immédiate.

Parallèlement nous dépensons de plus en plus notre énergie monétaire façon cigale et de moins en moins façon fourmi puisque nous avons de plus en plus peur de notre futur qui nous est de plus en plus étrange. L’inconvénient majeur est que l’échange qu’est la dépense change de nature entre la cigale et la fourmi. Si la fourmi engrange en dépensant, la cigale dilapide en dépensant. Et quand il s’agit d’énergie monétaire qui n’est plus remplacée, la différence est dramatique. Se payer des vacances à la neige ou une croisière en Méditerranée n’a rien à voir avec s’acheter une maison ou se nourrir. On peut aussi s’interroger pour savoir s’il faut classer les dépenses d’éducation nationale telle qu’elle est, en dépense de cigale ou de fourmi.

Nous n’arrêtons pas de dilapider de l’argent qui n’est pas remplacé puisqu’une énorme quantité d’énergie humaine est laissée au repos par le chômage. Le chômage n’intéresse d’ailleurs pas vraiment nos dirigeants puisqu’ils se déchargent du problème sur les entreprises en s’occupant surtout de récupérer sur le peuple la part croissante d’énergie monétaire dont ils décrètent avoir besoin eux-mêmes alors que la masse globale de cette énergie monétaire décroit. Elle décroit même si la quantité de monnaie augmente, c’est simplement la valeur faciale qui baisse encore plus par la hausse des prix. Certes nos dirigeants, toutes couleurs confondues, tentent bien de faire payer les autres peuples par le commerce international mais si l’Allemagne y arrive, la France, elle, donne en plus au contraire, de son peu d’énergie aux autres.

J’essaie par mille bouts et avec sûrement beaucoup de maladresses, de faire comprendre le drame vers lequel nous nous dirigeons en nous décrétant fourmis alors que nous sommes cigales. Borloo et Macron peuvent se réconcilier et Macron peut rêver réussir pour la France ce que Borloo a réussi à Valenciennes en faisant payer l’Union européenne. Les libéraux peuvent continuer à croire qu’échanger enrichit parce que tout le monde est content. Les socialistes peuvent s’entêter à vouloir faire rendre gorge aux riches et les gilets jaunes peuvent occuper les ronds-points pour demander leur part d’une richesse qui ne se crée pas parce que les chômeurs sont aux repos. Tant que nous croirons que la monnaie est une marchandise ou un signe ou une institution et que nous ne la reconnaîtrons pas comme une énergie, tant que nous laisserons l’énergie des Français mal, pas ou peu utilisée, le pouvoir d’achat des Français continuera à baisser. Il faudra bientôt trois salaires par foyer alors qu’un seul suffisait il n’y a pas si longtemps. Et pour paraphraser La Fontaine :

« Vous partiez en vacances ? j’en suis fort aise. Eh bien ! payez maintenant. »

 

Le grand écart

Croire à la création de richesse, c’est se croire un pays riche, se demander où passent les richesses et vouloir sa part. C’est une illusion très agréable qui fait perdre le contact avec la société en divinisant sa propre illusion.

Une société est une organisation utilisant l’énergie de ses membres pour leur survie et leur prospérité. Quand sa taille est importante, elle a besoin d’un véhicule externe de cette énergie: c’est la monnaie.

Dans une société cohérente, c’est l’État qui crée la monnaie en reconnaissance de ce que le peuple a déjà apporté d’utile au groupe social. C’est, en des millions de morceaux, la photo chiffrée de ce qu’un peuple voit comme sa richesse nationale. La monnaie devient indispensable quand le groupe est devenu trop important pour que cette richesse soit simplement dans toutes les têtes.

Au moment de l’introduction de la monnaie chacun est réputé avoir apporté le même travail, la même énergie, la même richesse dans le donner-recevoir-rendre constitutif de la cohérence du groupe. Chacun se retrouve donc au départ avec la même quantité de monnaie qui peut être abondante et cela donne la lire italienne, ou plus ramassée et cela donne le franc suisse valant 1700 fois plus. Cette monnaie est la preuve transportable et cessible  que le groupe a une dette vis-à-vis du porteur de cette monnaie. Son chiffrage donne la valeur énergétique de ce qu’il détient. Le porteur peut faire exécuter cette dette en tout lieu et à tout instant par n’importe quel membre du groupe qui souhaite avoir cette même preuve en sa possession.

Mais l’introduction de la monnaie ne modifie pas le principe connu de toute éternité que l’énergie a une source, qu’elle se consomme, se transforme ou se disperse. Elle le fait d’abord objectivement pour la survie, ensuite subjectivement pour la prospérité. Subjectivement parce que prospère veut dire heureux et que l’impression de richesse n’en est qu’un des éléments. Dans tout groupe c’est l’énergie humaine qui permet la survie et qui produit ce que le groupe voit comme une richesse. Avoir accolé l’énergie monétaire à l’énergie humaine ne déroge en rien à ce principe. L’énergie humaine et la monnaie ne sont que deux formes du même sang du groupe. Cela est aujourd’hui soigneusement occulté.

La monnaie existante circule à chaque achat ou à chaque don mais contrairement au donner-recevoir-rendre, elle va pouvoir être stockée sous les noms de profit et d’épargne et être retirée de la circulation. Ce retrait n’est normalement possible que si quelqu’un s’appauvrit ou si l’État crée une nouvelle quantité équivalente de monnaie.

Mais dans une société cohérente la création de nouvelle monnaie ne se fait que lorsque l’État reconnaît que le groupe qu’il représente a une nouvelle dette vis-à-vis d’une personne physique ou morale. Il faut que le groupe se sente enrichi par cette personne. L’État chiffre et officialise alors cette reconnaissance en créant de la monnaie, créance sur n’importe quel membre du groupe. L’État, quelle que soit son organisation, doit veiller à ne créer de la monnaie qu’à bon escient. Il faut que les personnes à qui il donne cet argent aient véritablement et préalablement enrichi le groupe par leur action. Si ce n’est pas le cas, la création de monnaie ne fait que dévaluer la totalité de la monnaie et appauvrir tous ses détenteurs pour permettre l’enrichissement de ceux qui font du profit.

Ce jeu subtil de la circulation de la monnaie se contrôle par les prix qui flambent par la dévaluation quand l’État crée trop d’argent et qui ne permettent plus de vivre s’il n’en crée pas assez en laissant l’énergie humaine inemployée par le chômage ou mal employée par une production non régulée. Dans les deux cas le peuple paye l’incompétence de ses dirigeants.

L’État doit aussi en permanence distinguer dans ce que la société voit comme des richesses, celles qui sont immédiatement consommées comme la santé, la sécurité et la justice qui doivent être financées par l’impôt donc par la monnaie déjà existante et les richesses durables comme les bâtiments, les routes, l’éclairage public ou la recherche efficace et intelligemment orientée qui doivent être financées par la création d’argent. Leur disparition, leur délabrement ou leur inutilité doivent être aussi concrétisées mais par une destruction d’argent. L’important est que chacun puisse voir la réalité de la nouvelle richesse ou la disparition de l’ancienne quand l’État l’officialise par de la création ou de la destruction d’argent.

Mais au XXe siècle le capitalisme a inversé le temps en confiant la création d’argent aux banques en commençant par la FED aux États-Unis en 1913. En effet les banques, qu’elles soient centrales ou commerciales, doivent présenter un bilan parfaitement équilibré. Elles inscrivent à leur actif une créance à recouvrer identique à l’argent qu’elles créent et qu’elles inscrivent à leur passif à disposition de l’emprunteur. Le résultat est que l’argent n’est plus créé pour équilibrer une nouvelle richesse déjà constatée mais pour créer un déséquilibre rémunérateur pour la banque, déséquilibre qui ne disparaîtra qu’au remboursement de l’emprunt. Les banques ne vivent que sur l’intérêt de l’endettement de leurs clients, ce qui leur garantit de plus en plus mal leur train de vie, et les incitent malheureusement à jouer de plus en plus au casino avec leurs traders et notre argent.

Se pose alors la question de savoir avec quelle énergie, les débiteurs publics ou privés vont rembourser les banques. La réponse officielle des universités, des économistes, des politiques et des médias est que ce sont les richesses que nous allons créer qui vont tout rembourser. Les richesses créées vont non seulement rembourser les prêts mais, comme ces richesses vont, nous dit-on, rapporter plus qu’elles n’ont coûtées, la dépense étant baptisée investissement, nous allons être plus riches tout en asséchant notre dette. La seule raison pour laquelle nous ne voyons pas ce miracle tout de suite, c’est qu’il faut, nous dit-on toujours, laisser du temps au temps. Il parait que nous ne sommes pas assez patients.

La réalité est moins agréable et chacun peut constater, dans toutes les classes sociales qui ont encore une activité utile au groupe, qu’un seul salaire ne permet plus de faire vivre une famille comme il y a 50 ans. Toutes les classes sociales voient leur pouvoir d’achat s’effriter car la richesse n’est qu’un regard qui se remarque mais ne se crée pas. Là où un seul salaire suffit plus que largement c’est dans l’ensemble des activités inutiles de plus en plus nombreuses : les médias, la publicité, la finance, la haute administration, l’administration refuge des Politiques battus, tout ce qui n’existe que pour faire croire à la cohérence de la société.

Nous vivons le grand écart entre continuer à croire que nous créons des richesses et gérer le constat que ce n’est pas vrai. Comme tout grand écart il n’est supportable qu’en travaillant sa souplesse ou en séparant les deux branches de l’écart. Nous faisons les deux. Nous tentons d’éliminer le problème par le libéralisme ou le socialisme qui consomment idéologiquement de prétendues richesses sans les créer et nous nous contorsionnons dans tous les sens jusqu’à en être ridicules grâce au libertarisme.

Le libéralisme et le socialisme nient tout simplement le problème en s’inventant des richesses créées et en accusant, l’un l’État, l’autre les riches d’accaparer cette richesse prétendument produite. Tous deux cherchent à nous convaincre que nous créons des richesses et que nous sommes un pays riche alors que nous ne vivons que grâce à l’emprunt. La dette permet simplement à une majorité d’entre nous de vivre provisoirement juste un peu moins bien grâce à l’élimination d’une minorité au chômage dont on néglige la capacité énergétique. Cette minorité croissant inexorablement en dépit des chiffres volontairement truqués, nous accusons les entreprises de cette montée, tout en les caressant dans le sens du poil. Nous reprenons discrètement à notre charge leurs dettes quand elles s’écroulent et faisons perdre un quart de leur vie à nos enfants pour que les entreprises les trouvent désirables. C’est totalement incohérent. On ne cherche plus à rendre les citoyens utiles dans la coopération mais à faire en sorte que les autres peuples meurent avant nous par la compétitivité des entreprises. C’est l’activité première de ce qui nous sert provisoirement d’élite.

Comme cette élite tient tous les leviers de la communication et qu’elle est totalement incapable d’affronter la réalité difficile de la non-création de richesse, sa deuxième activité est de se faire croire et de nous faire croire que nous créons des richesses. Elle le fait en dépensant publiquement beaucoup d’argent, d’abord pour elle et ensuite pour toutes les minorités sous la bannière généreuse des droits de l’homme récupérés aussi bien à Paris en 1789 qu’à New York en 1948 où on les a décrétés universels. Pour en faire une vraie religion, il fallait qu’ils soient aussi éternels et on les a donc fait remonter jusqu’au cylindre de Cyrus le grand, au berceau de notre civilisation que nous avons par la force imposée à toute l’humanité.

C’est avec beaucoup de sérieux que, nous croyant riches et bons, donc généreux, nous avons en tous domaines renversé nos valeurs et abandonné le bon sens pour mettre au pinacle tous ceux qui souffraient de leur différence. Nous avons contre toute évidence nié systématiquement ces différences en creusant un fossé profond entre ce qui était vrai et ce qui était bien. Chacun voit ce qui est vrai mais n’a plus le droit de le dire car ce n’est pas bien. Mais ceux qui prêchent le faux ont droit à tous les haut-parleurs. Le libertarisme était né et nous en vivons les ravages.

En jouant à avoir du mal à nous partager un gâteau qui n’existe pas, nous nous entre-déchirons pour récupérer des miettes les uns sur les autres. Les individus, les entreprises et l’État exécutent ensemble un ballet malsain où seule la montée de la dette calme provisoirement l’agressivité et la dissimulation.

Nous vivons une course contre la montre entre la révolution des esprits et la révolution sanglante, course qui n’est alimentée que par la partie de la population encore réellement utile qui fond comme neige au soleil.

 

Vue d’ensemble

D’où vient l’argent que nous dépensons ? Les sources sont multiples: de nos salaires, de nos retraites, de nos traitements, de nos honoraires, de nos héritages, de nos emprunts, de nos émoluments, de nos commissions, de nos appointements, de nos pourboires, de nos rémunérations, de nos rétributions, etc… Mais sur un plan plus général il vient de l’entreprise, de la banque, de l’État ou de la générosité qu’elle soit familiale ou associative.

Qui crée cet argent ? Pas l’État puisqu’il ne bat plus monnaie depuis des lustres et que Maastricht le lui interdit. Pas la générosité qui ne fait que transférer de l’argent existant. Pas l’entreprise qui ne fait que répartir l’argent de ses clients entre ses fournisseurs, ses salariés, ses actionnaires et la collectivité. Pas non plus les banques qui, contrairement à ce que l’on croit et à ce que j’ai pu dire moi-même en restant ponctuel, ne font qu’avancer l’argent. Toutes les banques ayant un bilan équilibré absolument obligatoire, toute création d’argent est simultanément compensée par une créance sur quelqu’un. Cette créance est sur l’emprunteur dans les banques commerciales et elle est sur les peuples dans les banques centrales.

Mais alors d’où vient-il cet argent ? Il vient exclusivement du futur et cela explique pourquoi tout le monde est coincé. Nous vivons dans un monde où tout incite à la dépense, de la publicité à la mendicité de plus en plus publique voire télévisuelle. Les prétendus intellectuels ne cherchent pas à savoir d’où peut bien venir cette énergie monétaire qui nous fait manger, nous déplacer, nous soigner, survivre et même vivre. Ils ne débattent que pour savoir si la monnaie est une marchandise, un signe ou une institution.

Alors chacun dans son coin veut faire payer les autres. Les banques par l’intérêt et les entreprises par la hausse des prix veulent faire payer leurs clients. Les Français veulent faire payer l’État par les subventions, et les entreprises par des augmentations de salaires. L’État veut faire payer tout le monde par la montée sans fin de la fiscalité directe et indirecte. Chacun voudrait qu’un autre fasse payer un troisième.

Les Politiques, qui ne sont que l’expression de notre propre médiocrité ajoutée à la leur, attendent tout de la croissance qui n’est que l’augmentation de la dépense. Ils ne la voient d’ailleurs qu’avec les changements dont ils rêvent et qu’ils appellent soit les réformes soit le changement de l’espace de jeu. Ceux qui se croient les plus intelligents veulent faire payer les autres peuples par le commerce extérieur bénéficiaire, en espérant que les autres peuples soient assez bêtes pour ne pas faire pareil.

Tant que nous n’aurons pas une réflexion sereine sur la richesse et la monnaie, nous continuerons à faire monter la haine puisque personne ne veut voir que nous nous reprochons tous mutuellement de nous accaparer une richesse qui n’existe pas. Nous dépensons tous, et certains scandaleusement plus que d’autres, un argent qui n’existe qu’en faisant monter l’emprunt,la dette, l’incompréhension et la violence.