La confusion entre richesse et production

Cette confusion est une difficulté majeure de notre temps et le fait que cette confusion soit si mal perçue est une énigme car elle impacte tous les autres problèmes. Personne ne semble avoir vraiment envie de l’analyser. Nous savons tous pourtant qu’une production n’est pas forcément richesse, qu’une inondation est une production d’eau qui n’est pas richesse, pas plus que la grêle qui produit ses grêlons. Une production n’est plus richesse dès qu’elle est surproduction et elle n’est pas richesse si elle n’est pas désirée.

Une production se constate alors qu’une richesse s’évalue, une production est objective alors qu’une richesse est subjective. Le crottin est une production du cheval mais il n’est richesse que pour le jardinier. Ce qui fait le lien entre la production et la richesse c’est la monnaie. Comme cela n’est malheureusement pas écrit dans les livres d’économie, le premier rôle de la monnaie est de distinguer les richesses parmi les productions, rôle dont découlent les multiples rôles secondaires de la monnaie très justement décrits dans les livres d’économie.

Pour bien comprendre cette distinction il faut d’abord prendre conscience que la monnaie est une énergie. Elle permet de se déplacer, de se nourrir, de s’habiller, de se loger, de se chauffer. C’est une énergie apparemment créée par le groupe qui utilise cette monnaie mais aucune énergie ne s’invente ou ne s’imprime toute seule. L’énergie de la monnaie lui vient forcément d’une autre énergie mais de laquelle ?

Dans les énergies il y a celles que l’homme constate et qu’il sait plus ou moins bien maîtriser et gérer comme les énergies solaire, éolienne, gravitationnelle, géothermique, sismique, animale ou végétale. Il y a celles que l’homme a su développer comme les énergies chimique, électrique ou atomique. Mais aucune de ces énergies n’est stockée dans un billet de banque. La seule énergie qui peut se retrouver stockée dans une monnaie est l’énergie humaine, le travail, énergie que nous retrouvons inconsciemment dans nos portefeuilles comme j’ai pu le développer dans mon article sur la monnaie. Mais ce n’est pas notre travail personnel qui s’y retrouve mais le travail passé de toute la communauté.

Tout l’art des dirigeants est de chiffrer ce travail passé et d’appréhender la quantité de monnaie à mettre en circulation, la quantité d’« énergie travail » stockée dans la monnaie n’étant pas négociable car on ne refait pas le passé. Pas assez de monnaie et le travail humain ne se stocke plus, trop de monnaie et le travail humain passé est dévalué par la dévaluation de la monnaie.

La vie dans un groupe est une série continue de coups de mains que se donnent les uns les autres, c’est un échange permanent que certains appellent le don et le contre-don  et d’autres, le don de soi et l’accueil de l’autre. La monnaie arrive lorsque le groupe est trop important pour que l’échange d’efforts puisse se vérifier autrement que par la simultanéité des deux efforts. La monnaie ne fait que remplacer celui des deux efforts qui n’est pas simultané.

Le rôle de la monnaie est donc essentiel pour réguler l’économie. Elle remplit dans la société le rôle des parents dans la famille qui doivent savoir dire « non ». La tentation est grande en effet de se croire au pays de Cocagne et de vouloir obtenir tout ce que l’on désire.

Si l’on était démagogue et cynique on oublierait que la monnaie n’existe que par le travail déjà reconnu et on en fabriquerait par la dette. Cela permettrait de transformer en richesses des productions qui n’en sont pas. Cela enclencherait une spirale car des petits malins s’intéresseraient plus aux désirs qu’aux besoins. Ils inventeraient de nouvelles productions que l’on reconnaîtrait comme richesses par la monnaie créée par la dette.  La recherche et l’innovation s’engouffreraient vers tout ce qui pourrait plaire. Comme l’argent serait facile, on achèterait pour produire des machines voire même des robots. Le travail ayant quitté la monnaie, il quitterait la production. On ne s’intéresserait plus qu’aux désirs que l’on alimenterait par la publicité payée par la dette. Plus personne ne se demanderait « qui paye ? » puisque la dette aurait remplacé le travail. On en arriverait à une société où la dette transformerait en richesses toutes les productions des machines et où les hommes pourraient se distraire par la dette, leurs deux seules obligations étant de consommer et de voter. Mais comme la dette monterait et deviendrait embarrassante il y aurait unanimité pour affronter le problème et vouloir « faire des réformes » c’est-à-dire faire payer au peuple l’incurie de ceux qu’il aurait bêtement élus.

13 réflexions sur « La confusion entre richesse et production »

  1. Marc,

    Deux réflexions, à chaud, à la lecture de ton billet.

    Ta re-formulation de la corrélation entre la monnaie et le travail est bien plus affutée et donc intelligible.

    Toutefois, que la monnaie soit vecteur de distinction entre production et richesse m’interpèle. Ne serait-elle pas plus une définition subjective de la richesse d’une production ?
    N’y a-t-il donc pas de richesse objective que l’on se doive de protéger, indépendamment de son coût ?

    Sur un autre point, tu dis : « Comme l’argent serait facile, on achèterait pour produire des machines voire même des robots. ».
    L’évolution technique serait donc péjorative ? Je ne le crois pas. Le travail que l’homme fourni pour la recherche, le développement et la production de l’innovation ne compense-t-il pas celui qui devait être auparavant fourni ?

    Quel mal y aurait-il a une société ou le travail de l’homme soit plus spirituel, où l’effort intellectuel primerait sur l’effort physique ?
    Et en quoi la monnaie aurait-elle un rôle sur ce terrain ?

    La difficulté ne tient peut-être pas tant à la dette en son principe, mais plus à l’intelligence collective, politique et sociale.
    Dans cette hypothèse, la monnaie n’étant qu’instrument (et ainsi la dette), ne serait-ce pas d’avantage une question de regard plutôt que de fait ?

    Sincèrement,

    • Tout d’abord c’est gentil de me trouver moins émoussé et moins incompréhensible qu’avant. Ensuite à deux questions, deux réponses.

      Pour la première question, je ne crois pas un instant qu’il puisse y avoir une richesse objective. La richesse, la valeur, le prix dépendent de 5 facteurs, le possédant, le désirant, le groupe auquel ils appartiennent, le moment et le lieu.

      Sur la deuxième question l’évolution technique n’est en aucun cas péjorative mais elle doit être au service de l’homme et pas exclusivement au service de son plaisir. L’innovation est bonne quand son coût est pris en charge par un appauvrissement volontaire et c’est celui qui s’appauvrit volontairement qui va expliquer en quoi l’innovation est bonne. Elle est beaucoup plus douteuse quand c’est la dette et les prétendues richesses futures qui qui prennent tout en charge.

  2. Trois phrases que les économistes ignorent trop souvent, et que tout « honnête homme » muni du bon sens le plus élémentaire connaît, ou devrait connaître:
    « Une production se constate alors qu’une richesse s’évalue, une production est objective alors qu’une richesse est subjective. Le crottin est une production du cheval mais il n’est richesse que pour le jardinier. Ce qui fait le lien entre la production et la richesse c’est la monnaie. »

    Mais c’est sur la « substance » de la monnaie que je continue à m’interroger, en dépit de nombreux échanges avec Marc.

    Marc écrit: « La seule énergie qui peut se retrouver stockée dans une monnaie est l’énergie humaine, le travail »;
    C’est une pétition de principe qui m’inspire 2 réflexions
    1) en admettant ce point de vue, comme le travail, en lui même, n’est pas quantifiable « objectivement » (comment comparer l’heure de travail de 2 êtres humains différents) ramener la monnaie à un stock de travail n’a aucun intérêt opératoire, on ne peut que dire « so what », et passer à autre chose.
    2) on peut aussi ne pas admettre ce point de vue, et déclarer que la monnaie est ‘simplement’ une façon de valider ‘ex post’, après coup, et coût, que la masse monétaire utilisée a permis, ou non, de valider la production et de distinguer son côté utile, ou encombrant, ou déchet. si, en plus, les prix ont augmenté, c’est qu’il y a eu trop de monnaie. Mais ce n’est pas non plus très opératoire.

    • Ce n’est pas parce que l’on comprend le mécanisme qu’il est simple pour autant. Une vente est une évaluation postérieure à la fabrication, « ex post » pour jouer à l’initié. Un contrat de travail est une évaluation antérieure à l’échange monétarisé, « ex ante » pour jouer à l’économiste. Les deux sont à disposition et le groupe n’est jamais qu’un rassemblement d’individus qui ont au moins théoriquement la même vision de la société. Laissons la liberté à chacun d’évaluer avant ou après, et comme il l’entend. L’évaluation elle-même est une pentarchie, une direction à 5 dirigeants : l’acheteur, le vendeur, le groupe, le temps et l’espace.

  3. Marc écrit:
    « C’est une énergie apparemment créée par le groupe qui utilise cette monnaie mais aucune énergie ne s’invente ou ne s’imprime toute seule. L’énergie de la monnaie lui vient forcément d’une autre énergie mais de laquelle ? »;

    Pourquoi faudrait-il une énergie première, m^me quand on est fan d’Aristote. Ou alors, la cause première de toute énergie, c’est le big bang, et « avant » – si cela a un sens – le Créateur?

    Je pense que la phrase clef, sur la monnaie « adéquate » est:
    « Tout l’art des dirigeants est de chiffrer ce travail passé et d’appréhender la quantité de monnaie à mettre en circulation, la quantité d’« énergie travail » stockée dans la monnaie n’étant pas négociable car on ne refait pas le passé. Pas assez de monnaie et le travail humain ne se stocke plus, trop de monnaie et le travail humain passé est dévalué par la dévaluation de la monnaie. »; , m^me si le fait de parler de travail passé (comme Marx avec son travail incorporé) n’est pas nécessairement une bonne réponse.

    En fait, comme je l’ai écrit par ailleurs, tout l’art des « émetteurs de monnaie » est d’émettre la bonne quantité, qui permet à la production d’être utile et utilisée, sans déchets ou encombrants, sans modification excessive (voire sans modification du tout) de l’indice général des prix. Mais cela, personne encore n’a su trouver comment faire, que l’on fasse, ou non, référence à une énergie humaine stockée ou non.

    • Il est clair qu’une énergie a forcément une origine et que si le monde a bien été créé par le Big Bang c’est qu’il y avait auparavant une énergie pour faire Bang et j’appelle personnellement cette énergie Dieu.

  4. Marc écrit, à propos de l’évaluation du travail (ou de l’énergie humaine stockée) : « # L’évaluation elle-même est une pentarchie, une direction à 5 dirigeants : l’acheteur, le vendeur, le groupe, le temps et l’espace.

    C’est sans doute plus subtil que de dire que c’est l’Offre et la Demande, puisque 5 facteurs sont ici envisagés, cela ne rend pas l’évaluation plus facile, ni même peut être pertinente. L’évolution du prix ex ante d’une marchandise, avant qu’elle ne soit vendue, est sans doute la difficulté la plus grande à laquelle les producteurs, et les économistes, sont confrontés.
    A la limite, autant se référer à l’indice général des prix, et à une éventuelle vente ou mévente.
    Si les prix se modifient, c’est, au choix, soit parce que les coûts de production ont changé, soit parce que la demande a évolué, soit parce qu’il y a trop ou pas assez de monnaie.

    • Tout vouloir prévoir risque d’être un enfantillage vaniteux. Comment prévoir le prix d’un verre d’eau « ex ante » comme tu dis, sans savoir s’il sera vendu au milieu du Sahara, à côté d’une cascade d’eau fraîche ou dans une soirée bobo parisienne ? Sans savoir s’il sera vendu en période de sécheresse ou de pluies abondantes et continues ? Le libéralisme c’est d’abord l’humilité de ne pas vouloir tout régenter.

      • Entre tout prévoir et dire que c’est une affaire « pentarchique » il y a peut être quelques nuances.
        L’histoire de l’eau dans le désert, ressassée depuis Adam Smith montre simplement qu’il n’y a pas un « marché de l’eau » mais qu’il y a énormément de « marchés » différents. Mais cela, personne n’en doute, m^me si avec la mondialisation effrénée et abominable qui nous oppresse de plus en plus, la « haute finance » essaye de tout « financiariser »

        Mais nous nous éloignons de notre sujet, qui parle d’un groupe donné, disons la France, ou une région française. Comment évaluer le prix des choses, comment disserter sur ses éventuelles richesses. botter en touche en me disant qu’on ne peut tout prévoir ne me convainc pas vraiment

        • Renonce à être un technocrate Bruno. Pourquoi veux-tu évaluer toi-même le prix des choses au lieu de te contenter d’observer et de tenter de comprendre ? Il y a d’excellents marchands qui savent définir le prix juste. Notre rôle est de comprendre et d’expliquer ce qu’ils font souvent intuitivement. Je ne cherche pas à te convaincre mais à te faire réfléchir.

          • Encore une attaque: je serai un technocrate parce que j’essaye justement de comprendre.faiseurs ou octroyeurs de dettes.

            Si les prix sont justes, parce qu’il y a d’excellents marchands qui savent définir ces prix, pourquoi diable les banquiers ne seraient pas aussi des hommes fiables, en prêtant à tout va? Si on absout les marchands, n’est-il pas contradictoire de s’en prendre aux prêteurs?

            • Il n’y a pas d’attaque et je ne me place pas au dessus de la mêlée en absolvant et en grondant. La monnaie n’est pas du tout une marchandise comme une autre et voir le banquier comme un marchand d’argent me parait déraisonnable. Observons comment se construisent les prix dans un monde de liberté mais redonnons au groupe le pouvoir sur l’argent.

              • Je n’ai jamais dit, ni pensé, ni écrit que la monnaie était une marchandise, ni une marchandise comme une autre.

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