L’économie, de binaire est devenue bipolaire voire schizophrène

Il est redoutable de voir tant de gens dire qu’ils ne comprennent rien à l’économie. Ce sont eux qui sans le vouloir sont les principaux complices de ceux qui tirent profit de leur désintérêt. Ce que l’on appelle pompeusement économie, voire même science économique, n’est pourtant que l’observation des règles d’une vie en groupe, certes rendues compliquées depuis l’introduction nécessaire de la monnaie. Chacun comprend que la vie en groupe est la mise en commun et l’organisation des énergies des membres du groupe mais beaucoup n’ont pas envie de prendre la peine de comprendre ce que l’introduction de la monnaie a changé, truqué et perverti, surtout depuis que la monnaie n’est plus que du papier, voire même une ligne sur un écran.

La vie en groupe, chacun la connait dans sa famille ou en vacances avec ses amis. Chacun y fait ce qu’il fait le mieux ou le moins mal dans l’intérêt du groupe. C’est la répartition des tâches nécessaires à la vie du groupe. Certains apprécient, d’autres le font par devoir mais le but n’est que la survie du groupe pour qu’il puisse vivre ce pourquoi il s’est constitué. Le groupe vit ce que l’ethnologue et professeur au Collège de France Marcel Mauss appelait le donner-recevoir-rendre qu’il appelait, rappelons-le, un « fait social total » au service du lien social et le nourrissant. Il voyait à ce donner-recevoir-rendre, dans une famille, dans une tribu ou dans n’importe quel groupe cohérent, des dimensions multiples ne pouvant être réduites à une seule ; une dimension culturelle car cette forme d’échange n’est pas la même chez les différents peuples ; une dimension économique  parce que c’est la vie du groupe qui s’organise ; une dimension religieuse car il est le lien qui relie ; une dimension symbolique parce que les uns et les autres se complètent et qu’un symbole est la juxtaposition d’éléments qui se complètent ; une dimension juridique car une sorte de droit non écrit s’installe dans le groupe et est respecté par tous.

C’est quand les devoirs de ce droit ne sont plus observés parce que le groupe est devenu trop important et que la simple observation ne suffit plus à les faire respecter, que tout naturellement et partout, la monnaie est apparue comme substitut objectif du donner-recevoir-rendre.

Le donner-recevoir rendre est une forme d’échange non simultané dans un groupe cohérent de gens qui se connaissent, s’apprécient et se font confiance. Sans ces éléments, l’échange ne peut se faire que par le troc. Le troc est l’échange simultané de deux entités matérielles perçues comme équivalentes en un lieu donné et à un moment donné par des gens qui n’ont pas besoin de se connaître.

La monnaie, née d’un manque de confiance à l’intérieur du groupe, a introduit le troc dans le groupe en l’appelant le prix. Malheureusement les livres d’économie commencent tous sous différentes formes par la phrase erronée « Au début était le troc et un jour c’est devenu trop compliqué et on a inventé la monnaie ». La réalité est au contraire qu’au début était le donner-recevoir-rendre et qu’un jour par manque de confiance on a introduit le troc sous forme de monnaie.

Mais l’introduction de la monnaie, si elle en change l’apparence, ne change évidemment pas les fondations culturelle, économique, religieuse, symbolique et juridique de la réalité économique du donner-recevoir-rendre, nourriture du vivre ensemble et du lien social. La monnaie reprend sans le dire toutes ces dimensions et une monnaie sérieuse ne l’est que si elle se limite à un groupe cohérent qui reconnait unanimement qu’elle est un titre de créance sur n’importe lequel de ses membres car elle n’est qu’un substitut du donner-recevoir-rendre. Elle ne peut donc être créée qu’après que le groupe ait constaté qu’il se croyait plus riche. C’est ce que le capitalisme et la science économique ont glissé sous le tapis pour ne pas en être dérangés.

En ne partant que de l’apparence de troc que donne le prix quand il est étudié isolément, la science économique a oublié la nécessité du groupe cohérent qui n’apparaît pas dans sa réflexion. Elle va tout réduire à un échange matérialiste entre gens qui ne se connaissent pas et ne s’estiment pas. C’est évidemment beaucoup moins consistant, beaucoup moins intéressant et surtout beaucoup moins vrai. La science économique va justifier et nourrir le capitalisme, dernier avatar du siècle des Lumières après le fascisme et le communisme, ayant besoin comme eux de la ruine des patries, des espaces cohérents. Elle va donner sens à l’observation d’Oscar Wilde comme quoi l’Amérique est le seul pays qui soit passé directement de la barbarie à la décadence sans passer par la civilisation car une civilisation c’est avant tout un groupe cohérent.

Un gouffre s’est petit à petit créé avec d’un côté les peuples et l’économie qui est leur vie, et de l’autre le capitalisme et la science économique qui va tenter de remplacer par les mathématiques et de jolies courbes avec le PIB en ordonnée, les bases heureusement inchiffrables de l’économie qui sont le contentement, le plaisir et la fierté de soi, leurs sources à tous trois étant le travail et l’effort sur soi.

L’économie qui est échange, donc par définition binaire, va devenir bipolaire avec la science économique. Cette matière universitaire va en effet juxtaposer pour tenter de les équilibrer deux visions oniriques, excessives, invivables et opposées, deux vies parallèles aux règles différentes aussi disharmonieuses les unes que les autres.

D’un côté la vie internationale qui prépare des lendemains qui chantent avec le pape comme nouvelle figure de proue, de l’autre les vies nationales qui doivent faire les efforts nécessaires au succès de la première qui dispensera à tous ses bienfaits plus tard.

Pour jouer cette farce ridicule que nous vivons actuellement tous les jours, des principes opposés s’appliquent simultanément dans les deux mondes sans que personne ne semble s’en émouvoir.

Dans la vie internationale il faut dépenser plus pour faire de la croissance ; dans la vie nationale il faut dépenser moins pour équilibrer les budgets. Dans la vie internationale il faut appliquer l’avantage comparatif de Ricardo et faire faire à chaque pays ce qu’il fait le moins mal ; dans la vie nationale il ne faut surtout pas appliquer ce principe qui résoudrait le chômage en un instant et il faut laisser ce problème agaçant de chômage aux entreprises dont ce n’est pourtant pas la vocation. Dans la vie internationale, il faut supprimer les contraintes, les normes, les obligations et les interdictions ; dans la vie nationale il faut au contraire plus de normes, plus de contraintes, plus d’obligations et plus d’interdictions, ce qui rend tout beaucoup plus cher, mais fait de la croissance. Dans la vie internationale il faut laisser les GAFAM tenir le monde ; dans la vie nationale il faut les combattre et les taxer.

Pour donner une apparence de  réalisme à ce double langage bipolaire et tenter de lui donner vie, le capitalisme et la science économique ont inventé des notions dignes de contes de fée qui occupent les bonimenteurs et font rêver les niais: la création de richesse avec le PIB, l’investissement, la valeur ajoutée, le gagnant-gagnant, toutes notions qui cherchent à faire croire à la marche vers la lumière alors que les peuples voient surtout la réalité du tunnel dans lequel ils s’enfoncent. Pour parodier la réplique culte de Sergio Leone, dans la société il y a deux sortes d’hommes, les bonimenteurs qui profitent et les niais qui creusent. Les gilets jaunes ont soulevé ce problème.

L’erreur de base de la science économique l’entraîne dans un monde totalement abscons qui diplôme ceux qui répètent sans comprendre ce que leurs professeurs leur enseignent sans comprendre, ce que les médias répètent sans comprendre et ce que les politiques appliquent sans comprendre. Tout le monde explique tout à tout le monde et seul le peuple avoue qu’il ne comprend rien. Qui osera dire à tous ces médecins de Molière avec leur nouveau latin charabia qu’il n’y a rien à comprendre tant qu’on ne repart pas de l’essentiel et que l’on reste dans la logorrhée ?

11 réflexions au sujet de « L’économie, de binaire est devenue bipolaire voire schizophrène »

  1. Tout organisme vivant est formé de trois parties: Une en contact avec le monde extérieur (à cet organisme vivant)
    Une autre propre à cet organisme
    Enfin une zone d’ECHANGES autocontrolée entre le milieu intérieur et le milieu extérieur (prendre, donner).
    Comme tu le dis si bien, c’est le controle de ces échanges qui pose problème actuellement (et depuis toujours). Hzeureusement qu’après un dysfonctionnement le génie humain trouve toujours la solution apocalyptique du renouveau
    Amitié

    • C’est en effet l’équilibre entre le donner, le recevoir et le rendre qui n’est pas facile à cerner. Comme toujours c’est après l’épreuve, juste après la guerre en 1948, que les nations unanimes au sein de l’ONU en ont proposé une application concrète et équilibrée dans l’OIC et dans un esprit de coopération avec la charte de La Havane. En dépit des efforts de Truman, le Sénat américain a refusé de ratifier et a poussé au GATT et à l’abomination de l’OMC à Genève hors ONU en 1995, fondé sur la compétition, exact contraire de l’OIC que l’on n’a même fait disparaître des esprits avec la complicité de l’Education Nationale. Valérie Pécresse à qui l’on parlait de la Charte de La Havane a répondu amusée : « Vous voulez retourner au communisme ? » !

      • Napoléon disait que la main qui donne est toujours au dessus de la main qui reçoit.
        Si nous arrivions à mettre un nom sur la main qui donne ,nous pourrions entrevoir un début de solution à tous nos problèmes, mais … stupéfaction ,ça coince ,personne ne veut se mouiller. Cette main qui donne c’est celle qui crée de l’argent ex nihilo et qu’il nous faut rembourser avec nos richesses réelles.
        Ce système crée de plus en plus de pauvres et des riches moins nombreux mais de plus en plus riches.
        Au moyen des idées socialistes certains ont essayé d’enrayer cette spirale infernale, mais ils ne se sont pas rendus compte que leur esprit consumériste alimentait ce capitalisme qu’ils dénonçaient.
        Cette main qui donne s’arrange toujours pour que ceux qui reçoivent demandent ce que les donneurs ont décidé de leur donner.
        Les donneurs nous ont fait demander les congés payés, la retraite, la sécu, les assurances, le confort, ho oui, nous avons tout cela mais, congés payés, retraite, sécu et assurance c’est nous qui payons et le confort nous l’achetons à crédit (déficit des états, des régions, des départements, des communes, emprunts des entreprises, emprunts des particuliers)
        Cet argent ou monnaie, au départ, devait nous aider à fluidifier nos échanges dans un esprit de service des uns envers les autres, mais certains se sont mis à « collectionner » cette monnaie et sont devenus la main qui donne.
        Nous avons cru que ce qu’ils nous donnaient était un effet de leur bonté, mais nous ne nous sommes pas rendus compte que ce qu’ils nous donnaient, ils nous l’avaient pris au préalable (cotisations sociales) ou nous le prenaient un peu plus tard (déficits, emprunts)
        En fait tout ce système est une ARNAQUE qui ne peut que s’amplifier tant que nous ne la dénonçons pas correctement.

  2. En vous lisant je comprends mieux cette phrase entendue il y a quelques années déjà : si l’on souhaite une réponse précise, il faut la demander à un économiste mais si l’on veut une réponse exacte, il convient alors de s’adresser à un poète.

  3. Ne plus vouloir remonter le temps, c’est remettre les causes en amont des conséquences, mettre le travail avant la jouissance, ne pas se servir de la monnaie pour faire croire que l’on crée de la richesse parce qu’on imprime du papier où que l’on inscrit une ligne sur un ordinateur.

    Tant que la monnaie est une énergie sans source reconnue, nous continuons à vouloir remonter le temps et que le futur nous justifie le présent.

  4. Cher Marc, tu as raison de dénoncer la phrase « au début il y avait le troc, puis la monnaie est apparue » car elle ne correspond à rien.
    En revanche, parler du troc à propos de l’établissement du prix ne peut que prêter à confusion. Pour moi le troc, quand il existe, ne peut se faire à l’intérieur d’un groupe, mais ne peut intervenir qu’entre 2 groupes différents, voire étrangers

    Pour le reste, le début de ton article est remarquable (ainsi que tes références à Mauss) car il permet de comprendre pourquoi la société actuelle va si mal.

    • Merci Bruno pour tes commentaires éclairés.

      Je parle du troc quand je parle du prix bien que je te rejoigne entièrement quand tu soulignes que le troc n’existe qu’entre personnes qui ne se connaissent pas, contrairement au donner-recevoir-rendre de Marcel Mauss.

      Mais l’introduction de la monnaie est justement d’apporter la sécurité prévue pour des gens qui ne se connaissent pas, dans un monde de gens qui se connaissent mais qui sont trop nombreux pour se faire aussi naturellement confiance qu’ils se le faisaient quad ils étaient moins nombreux.

      Le paiement du prix reste une apparence de troc même s’il est dans l’esprit à l’opposé du vrai troc entre personnes totalement étrangères l’une à l’autre. Et c’est parce que l’argent est objectivement dévalué en permanence par sa multiplication que cela ne marche évidemment plus.

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